Tourner le dos à la droite Maréchal

On aimerait croire que la prise en otage de la droite républicaine par la droite réactionnaire finira avec le départ de Laurent Wauquiez. Peu de leaders auront autant échoué qu’agacé. Si tout le monde croit pouvoir parier sur un fonds d’intelligence, ses diplômes sont là pour le prouver, le président du conseil régional d’Auvergne-Rhône-Alpes se sera donné un mal fou pour nous le cacher. Copiant le pire de Nicolas Sarkozy, sans jamais faire preuve des mêmes qualités, il s’est caricaturé jusqu’à devenir sa propre marionnette. Ses postures comme ses mimiques sonnaient tellement faux qu’on se demande si lui-même y croyait. Même sa drague lourde, très lourde, de La Manif pour tous et de la droite intégriste n’ont jamais donné les enfants qu’il en attendait. On n’insémine pas si facilement une droite gaulliste avec le sperme du maréchal Pétain. On ne clone pas, aussi légèrement, sans la moindre éthique, la droite religieuse américaine.

Cette ère, enfin, est terminée. Le problème de fond de LR reste entier. Vers où aller ? Si elle ignore totalement les thèmes des électeurs du Front national, la droite laisse la baudruche du Rassemblement national gonfler. Si elle se rapproche de l’extrême droite catholique, elle fait fuir son électorat gaulliste et républicain. Et La République en marche continue d’engranger.

Un vrai tunnel. La voie pour retrouver de l’oxygène est étroite, mais elle existe. La droite doit affirmer son identité de droite en restant républicaine. Des valeurs classiques mais communes. Représenter le modèle français et non nationaliste. S’adresser à cette partie du pays qui craint l’ « insécurité culturelle » sans xénophobie ni racisme, en luttant contre l’intégrisme et l’antisémitisme. Défendre les acquis d’une Simone Veil, au lieu des reculs des BCBG anti-IVG. Les territoires et les terroirs sans rancir. La nostalgie sans la vieillerie. L’exigence de la transmission et de l’éducation à l’école publique et républicaine plutôt que l’éclatement du pays en communautés et en écoles privées. L’aspiration à la droiture plutôt qu’à l’intolérance demeure dans ce pays. L’homme ou la femme qui saura l’incarner reprendra les points chipés par Emmanuel Macron et son centrisme, bienveillant mais déraciné, parfois naïf au niveau des valeurs.

La même réflexion s’impose à gauche. Va-t-elle continuer de prendre le contre-pied de François Hollande et de Manuel Valls ou se décider à redevenir un espoir de gouvernement ? Verra-t-on, d’ici à 2022, émerger autre chose qu’un éventail de bons sentiments ? Le succès prévisible des écologistes aux européennes, et peut-être plus encore le talent personnel de Yannick Jadot, fait espérer une recomposition à partir de l’écologie politique. Tant mieux. Mais on connaît les travers de la famille écolo, formidable quand il s’agit de sauver la planète, totalement déconnectée quand il s’agit de sauver le « faire société » et de s’adresser aux peurs du pays. Des peurs qu’il faut regarder en face au lieu de les nier. Seule une gauche républicaine, ferme sur certains sujets comme la laïcité, pourra décrocher un bout de l’électorat centriste de La République en marche.

Les tentatives séditieuses de prendre le pouvoir et sa revanche par la rue finiront par s’épuiser. Reste à trouver le souffle pour transformer cette colère en progrès. Proposer une politique économique réellement transformatrice, réellement écologique, permet d’imaginer autre chose que la seule gestion du capitalisme et de ses cruautés. C’est le moteur qui doit guider la recomposition à gauche. Une gauche réellement transformatrice au niveau économique, réellement progressiste au niveau des débats de société, qui ne tombe pas dans le gauchisme ou la naïveté en matière de République et de laïcité. Alors oui, cela pourrait marcher.

Au fond, la droite et la gauche française ont le même problème et le même défi. Revenir au centre. Trouver des leaders pour incarner un positionnement ambitieux, qui tranche, mais de façon crédible et équilibrée. Alors, seulement, l’offre de Maréchal-Le Pen de rassembler toutes les droites par l’extrême droite tombera à l’eau. A défaut, si la droite se laisse aimanter, si la gauche se laisse infantiliser, le combat ne sera plus qu’entre le centre et les extrêmes. Et le boulevard pour La République en marche sera toujours ouvert.

Caroline Fourest
Marianne, 9/6/19