L’Europe qui vient

Le Parlement européen ne sort pas bouleversé des élections. Les listes souverainistes et nationalistes continuent de le ronger de l’intérieur, mais moins qu’attendu, malgré une baisse de l’abstention. C’est la preuve que l’Europe passionne enfin. En pour ou en contre, les peuples, et plus seulement les élites, se l’approprient. Leurs choix pèsent plus clairement sur l’orientation de ce Parlement, qui a toujours penché plus à droite qu’à gauche, pour des raisons essentiellement nationales. La vraie question est de savoir si la poussée de fièvre xénophobe peut faire monter le thermomètre jusqu’à la balkanisation de l’Union européenne.

Jordan Bardella y croit. Il a promis un « super groupe », qui intégrerait tous les eurosceptiques dans l’actuel groupe Europe des nations et des libertés. A force d’enchaîner les succès électoraux, l’ancien Front national a fini par sortir de la zone de quarantaine où l’avaient jadis excommunié d’autres partis souverainistes, comme la Ligue du Nord ou le Vlaams Belang. A eux tous, s’ils se réunissent, ils peuvent former un groupe imposant, qui affectera le destin de l’Europe. Deux petits détails rassurent. Il faudra bientôt en retrancher les élus eurosceptiques britanniques, qui, en toute logique, devraient finir par trouver la sortie après avoir soutenu le Brexit. Quant aux autres, ils ne tiennent jamais longtemps dans le même panier.

Aucun de ces groupes parlementaires antieuropéens -qui changent de nom comme de chemise – n’a jamais duré, ni fini un mandat, sans exploser en route. C’est tout le problème des xénophobes. L’autre est toujours un étranger. Le rejet aide à se faire élire contre tous. Il devient un handicap au moment de fédérer. Or le Parlement européen exige de se rassembler avec d’autres pour compter. C’est là que les problèmes commencent, de façon presque structurelle, pour les nationalistes. Former un groupe supranational contrevient à leur nature.

Même leurs mauvais génies, Vladimir Poutine ou Steve Bannon, qui rêvent de l’implosion de l’Europe, auront du mal à faire coopérer leurs chevaux de Troie respectifs. Il est plus facile de doper des pouliches, à coups de millions ou de fake news, que de former une écurie. D’ailleurs, est-ce la même ? Parmi tous ces groupes, certains adorent la Russie de Poutine et d’autres l’Amérique de Bannon. Certains sont nationalistes et d’autres régionalistes. Certains veulent virer les musulmans, et d’autres les juifs. Mais surtout, par tempérament, tous ces élus sont rarement modérés, constructifs, patients ou stratèges, plutôt du genre éruptifs ou paresseux.

L’histoire du Front national et plusieurs témoignages concrets, comme celui de l’ancien député européen frontiste Jean-Claude Martinez, ont démontré que le parti se servait surtout de l’Union européenne pour payer des assistants qui militent en France ou se tournent les pouces. Le parti doit répondre de plusieurs emplois fictifs. Ceux qui le connaissent bien savent qu’il préférera toujours profiter du système, et d’une rente européenne, que tuer la poule aux œufs d’or. C’est la grande chance de l’Union européenne. Ses adversaires sont devrais bras cassés. Cet atout, qui lui a permis de gagner du temps, ne fera pas barrage éternellement. Avec le temps, même les bras cassés finissent par savoir planter des clous dans un cercueil.

En face, il est urgent d’apprendre à se rassembler si l’Union veut l’emporter. La gauche en miettes doit ramasser ses confettis, au moins au niveau européen, si elle veut renaître de ses cendres. Et La République en marche doit savoir piloter pour que le groupe des libéraux serve de digue infranchissable entre le PPE et les anti européens. Ce test porte un nom : Viktor Orban. A la différence des autres partis xénophobes, lui rêve de prendre la tête de l’Union et non d’en sortir. Et son parti vient de remporter les élections européennes à plus de 52 %. Un score qui le conforte et lui offre un joli groupe de députés.

Son exclusion provisoire du groupe du PPE, ainsi que la défaite des droites conservatrices, le prive pour l’instant de son magistère sur le Parlement. Que se passera-t-il s’il décide de changer de tactique et de prendre la tête des anti européens ? Ce qui éparpillerait les forces les équilibrerait aussi. L’avenir de l’Europe se joue dans ce jeu de go, complexe, dont nul ne peut prédire l’issue. Un destin vivant.

Caroline Fourest
Marianne, 31/5/19