Affaire Vincent Lambert : la « Remontada » des sans-pitié

La foule exulte. Elle crie. « On a gagné ! On a gagné ! » Surexcité devant les caméras, l’avocat catholique des parents de Vincent Lambert annonce qu’il a obtenu la reprise de l’acharnement thérapeutique. Il promet de nouvelles victoires : « C’est la remontada ! » Ecœurement sur les réseaux sociaux. L’un des neveux de Vincent Lambert parle de « liesse obscène ». L’avocat catholique regrette son emballement. Il voudrait retirer ce mot de « remontada ». Trop tard. Ce mot l’a trahi. Il dit tout de lui et de sa croisade indigne.

Ce cri, c’est celui d’un supporteur de foot, qui vit par procuration un désir de gloire. La gloire de l’avocat catholique, c’est de décider de la vie des autres. Sion le laissait faire, il se mêlerait de tout. Il vous dirait quand faire l’amour, avec qui, le nombre d’enfants à avoir, et bien sûr vous interdirait de mourir quand vous souffrez le martyre. Le droit à l’avortement recule. Le droit au mariage pour tous vient de passer. Reste à empêcher celui de mourir dans la dignité.

Les parents de Vincent Lambert, fervents croyants et en souffrance, sont des proies toutes trouvées. Des armées d’avocats catholiques ont fondu sur eux comme la vérole sur le bas clergé. Jean Paillot, membre des Associations familiales catholiques du Haut-Rhin, tire grande gloire de son office. La reprise de l’acharnement thérapeutique sur Vincent Lambert, c’est vraiment la « remontada » pour lui. Il devient le héros de sa petite communauté. On le félicite à l’église. Il peut se dire que le pape l’a vu à la télé avant de tweeter contre « la culture de mort » ou « du déchet ». La « remontada », on vous dit !

Loin de toute cette liesse, il y a un homme qui va rester prisonnier de son corps à cause de cet acharnement juridique. Onze ans qu’il s’éteint dans ce lit. Sans espoir possible. Ses os sont recroquevillés. Ses muscles brûlent. Son regard continue de dire qu’il possède un avis sur ce qui lui arrive. Il n’est pas celui du petit garçon que sa mère nourrit à la petite cuillère. Il est celui d’un homme qui avait grandi, s’était forgé un avis sur le monde grâce à son métier d’infirmier, loin des convictions religieuses de ses parents. En son âme et conscience, il ne partageait pas cette passion pour la souffrance à tout prix. A cause de son accident, il ne peut plus bouger ni parler. Ses parents ont repris le magistère que leur foi les incite à exercer sur autrui. Eux croient que la torture mérite d’être vécue, alors ils l’imposent. Telle une corrida interminable, où l’on piquerait le taureau à l’infini, sans qu’il puisse expirer. A chaque nouvelle pique, la foule crie : « Remontada ! »

Loin de cette “ liesse obscène ”, il y a une femme, l’épouse de Vincent Lambert, qui doit en pleurer. Cette vie, c’est aussi la sienne. C’est elle que les parents de son époux enferment dans cette arène, en l’obligeant à regarder ce spectacle macabre dont la foule se repaît. Ce corps piqué, objet de foire et de dogme, elle l’a serré contre elle, elle l’a aimé, elle l’a choisi. Ce regard, elle sait l’interpréter parce qu’elle lui parlait tous les jours. Elle se souvient de ce qu’il disait en revenant de ses journées passées à croiser des patients en souffrance. Elle cherche à lui rester fidèle en le laissant partir.

Si elle obtient enfin gain de cause, elle ne criera pas victoire, certainement pas « remontada ». Elle assumera, avec gravité et une infinie tristesse, ce départ. La vie subie n’est pas la vie. C’est une tyrannie. On ne peut l’imposer aux autres. Ni prôner l’acharnement tant qu’on ne l’a pas vécu. Même Jean Paul II est parti un peu avant le martyre ultime. Si des catholiques souhaitent battre son zèle, qu’ils remplissent une déclaration exigeant qu’on s’acharne sur eux. Mais qu’ils cessent de s’acharner sur les autres.

La loi doit nous protéger de ce sadomasochisme par envie de gloire ou de paradis. Le président doit s’en mêler pour faire évoluer la législation. La loi Leonetti ne suffit plus. Le cas Lambert le prouve, depuis onze ans. Comme le demande l’Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD), avec l’assentiment d’une immense majorité de Français, il est temps de s’inspirer de la loi belge. Et d’avancer vers un droit concerté, encadré et régulé à mourir dans la dignité.

Caroline Fourest
Marianne, 24/5/19