Une Censure victimaire

Hier encore, des intégristes mettaient des œuvres à l’Index au nom du blasphème. Le nouveau péché, aux yeux de la gauche identitaire, s’appelle l’« appropriation culturelle ». La France résiste. L’exposition « Exhibit B » sur les « zoos humains » a bien eu lieu, mais sous protection policière. Le spectacle inspiré par le dernier livre de Charb a bien été vu, mais il faut veiller sec pour que le courage tienne. Malgré la polémique, la pièce Kanata a connu ses premières représentations sur les planches du Théâtre du Soleil, grâce à la ténacité légendaire d’Ariane Mnouchkine. L’agression contre la troupe qui voulait jouer les Suppliantes, d’Eschyle, à la Sorbonne, a fait la quasi-unanimité contre elle. Jusqu’à quand ?

Aux Etats-Unis, en Angleterre ou au Canada, la censure victimaire aurait mis à bas ces expositions et ces pièces. Même en France, elle gagne la nouvelle génération à une vitesse stupéfiante. La dérive de l’Unef n’est qu’une alerte parmi d’autres. Dans le dossier consacré aux « obsédés de la race » dans Marianne (no 1152, du 12 avril 2019), Etienne Girard a très bien décrit la « guerre des facs » qui se joue en coulisse, au sein de la sociologie notamment. Les universalistes l’ont perdue.

A l’Ehess, à Paris-VIII, à l’Ecole normale supérieure, la norme est désormais d’appartenir à cette gauche identitaire, anti-Charlie, fan des indigènes de la République, férue de ségrégation entre « racisés » et « non-racisés », de procès d’intention en « islamophobie » et de mises à l’index en « appropriation culturelle ». Chez eux, la « lutte des races » a remplacé la lutte des classes. L’ennemi bourgeois s’appelle l’universalisme laïque, jugé raciste. Soumis à l’impérialisme culturel, ils importent des concepts anglo-saxons simplistes et grossiers. Un politiquement correct excessif qui n’est pas loin d’expliquer, par retour de bâton, le succès d’un Donald Trump. Ce qui nous pend au nez. Dans la Dictature des identités, Laurent Dubreuil décrit parfaitement cette dérive de la « politique de l’identité » *, ses dégâts sur la gauche et les campus. Les études de genre, les études décoloniales, m’ont fait rêver il y a quelques années. Depuis, ces cursus ont tourné au ghetto culturel. Pas tous. Certains continuent de forger un esprit critique permettant de déconstruire les processus de domination de façon universelle. D’autres se sont enfermés dans ces catégories qu’ils devaient dénoncer, par goût de l’entre-soi et de l’« authenticité », au point de refuser le mélange et le débat intellectuel.

Aux Etats-Unis et au Canada, les professeurs sont terrorisés à l’idée d’aborder certains sujets devant leurs étudiants, capables de les faire virer à la moindre remarque « insécurisante » pour leur identité. Ils doivent prévenir à l’avance leurs élèves, de vrais clients, s’ils comptent aborder des œuvres pouvant comporter des contenus potentiellement « offensants » ou des « microvexations ». Comme Gatsby le Magnifique qui évoque le suicide et contient des scènes de violences sexuelles explicites. Les élèves redoutant que cette littérature ne réveille leurs démons peuvent demander à ne pas assister au cours. Ils se « retirent » alors dans des safe space, avec conseillers psychologiques, ou entre étudiants de la même identité, parfois entre croyants pour prier. De vrais chérubins, protégés de l’altérité et de l’esprit critique par la grâce de l’université !

Oubliez les débats contradictoires. Le moindre intervenant proposant une autre approche, jugée en soi offensante, est souvent agressé, voire désinvité. Ne parlons pas des programmes pouvant tomber sous le coup de l’« appropriation culturelle ». A l’université d’Ottawa, un cours de yoga gratuit a été retiré du programme à la demande d’étudiants handicapés… qui s’inquiétaient de s’approprier la pratique d’un pays « ayant subi le colonialisme occidental ». Ne riez pas. Ou si, plutôt, riez. Dans dix ans, vous ne pourrez plus.

Caroline Fourest 

Marianne

26/4/2019

 

*Gallimard. Lire l’article dans Marianne no 1151, du 5 avril 2019.