Notre-Dame et le brasier identitaire

Depuis l’incendie de Notre-Dame, le ciel de Paris est plus bas. Il n’y a plus de flèche pour piquer notre imaginaire, juste un vide piquant nos cœurs. Ils saigneraient à en faire déborder la Seine si les anges du feu n’avaient pas sauvé l’essentiel. Notre-Dame a tenu, grâce à tous ces bras, à ces lances, à ces regards tournés vers elle, et à ces larmes pleuvant sur elle. A l’intérieur, la croix est restée debout pour rassurer les croyants. A l’extérieur, ses cerisiers sont toujours en fleur pour ombrager les passants et couver les amants. Notre-Dame est toujours là. Notre-Dame est restée belle.

Et si, au lieu de vingt ans d’échafaudages auxquels elle était promise, nous rassemblons les fonds pour lui offrir la plus élégante des restaurations, si nous arrivons à imaginer un artifice pour couvrir ses plaies, si nous replantons tous les arbres qu’il faudra couper pour sculpter sa charpente, alors nous pourrons être fiers d’être redevenus des bâtisseurs d’éternel. Par la force d’une nation et d’un Etat laïque qui, comme le disait Hugo, ce grand amoureux de la séparation et de Notre-Dame, veille à se garder « chez lui et l’Eglise chez elle »… Sans jamais oublier que la beauté architecturale, ce patrimoine sacré, est notre maison à tous.

C’est au nom de cette séparation et de son intelligence que l’Etat laïque dépense chaque année plusieurs centaines de millions d’euros pour restaurer notre patrimoine, dont de très nombreuses cathédrales reconnues comme monuments historiques. Depuis 1905, l’Etat paye pour entretenir ces murs sans se mêler des âmes. Sans cet argent public, ces lieux tomberaient en ruine. Notre-Dame n’était pas si vaillante avant la séparation. Au moment d’écrire son roman, en 1831, Victor Hugo se lamentait devant ses « mutilations » et craignait pour elle. C’est pour réveiller les consciences qu’il a imaginé cet immense incendie dans son roman. Ses bâtisseurs lui ont donné la vie ; la littérature, cet amour profane, lui a offert l’éternité.

Qui sait si la cathédrale aurait tenu si elle n’avait pas été restaurée, pierre après pierre, depuis toutes ses années, qu’elle que soit l’étiquette ou la foi des élus. Cette permanence, à laquelle nous nous sommes habitués, n’allait pas de soi quand les églises représentaient seulement le christianisme. Aujourd’hui, le monde pleure quand une part d’elles, et donc de nous tous, s’envole en fumée. C’est la force de l’universel.

Une fois l’émotion passée, comme après les attentats, il y a toujours des voix pour tenter de briser cette communion. Des voix qui viennent des ennemis de l’universalisme. Au milieu du brasier ravageant la cathédrale, des nationalistes tentaient de nous faire croire qu’il s’agissait d’une malédiction contre l’Etat et son gouvernement. D’autres fanatiques, des trolls turcs, sont sûrs d’y voir une punition d’Allah, juste parce qu’une députée française a osé évoquer le génocide arménien lors d’une visite en Turquie ! Quelques « gilets jaunes » égarés penchent plutôt pour un complot de Macron pour détourner l’attention. Mais le plus pénible est venu d’une poignée de militants de l’Unef. Une certaine Hafsa, membre de son bureau, s’est lâchée sur Twitter : « Je m’en fiche de Notre-Dame de Paris car je m’en fiche de l’histoire de France », « Les gens ils vont pleurer des bouts de bois wal-lah vs aimez trop l’identité française alors qu’on s’en balek objectivement c’est votre délire de petits Blancs. »

Nos yeux pleuraient déjà en voyant les flammes. Ils brûlent en lisant ces tweets. Décidément, les membres de l’Unef méritent leur nouvelle réputation de talibans en culottes courtes. Quand il ne soutient pas le « hijab day » à Sciences-Po, le syndicat se bat pour faire interdire une pièce d’Eschyle à la Sorbonne parce que mettre des masques cuivrés pour raconter la tragédie des migrants – en l’occurrence des Danaïdes – serait un blackface ! Pire que les hébertistes qui brisaient les icônes pendant la Révolution, les iconoclastes d’aujourd’hui sont bigots quand il s’agit de religion et analphabètes quand il s’agit de culture. Exactement comme les identitaires racistes qu’ils dénoncent, mais à qui ils ressemblent comme des frères jumeaux sous un autre masque. A les lire, ce n’est pas seulement notre patrimoine et notre idéal universel qu’il faut protéger de leurs incendies, mais toute une culture politique qu’il faut rebâtir.

 

PAR CAROLINE FOUREST
19 avril 2019
Marianne