L’Hypocrisie du Sultan de Brunei

On a tort de moquer l’appel au boycott lancé par George Clooney, Elton John et Ellen De Generes contre les hôtels de luxe que possède le sultan de Brunei. Il ne s’adresse pas aux seuls fortunés qui ont les moyens de séjourner ou de bruncher au Meurice, au Plaza Athénée, au Principe de Savoia à Milan, au Dorchester à Londres ou au Beverly Hills de Los Angeles. La cible d’un appel au boycott est bien plus large : faire peur aux partenaires de ces établissements grâce au name and shame (« nommer et faire honte »).

George Clooney, qui a impeccablement maîtrisé sa campagne de communication, l’a expliqué d’emblée : « Après des années de pratique des régimes meurtriers, j’ai appris que vous ne pouvez pas leur faire honte. Mais vous pouvez faire honte aux banques, aux financiers et aux institutions qui font des affaires avec eux en choisissant de détourner le regard. »

En l’espace d’un appel, l’acteur américain et les stars qui l’ont rejoint ont donc réussi à braquer le regard du monde sur le sultanat de Brunei et son processus visant à instaurer la charia, à lapider les homosexuels et les adultères. L’impact a été mondial. De nombreux partenaires, comme la Deutsche Bank, ont annulé des événements prévus dans ces hôtels, soudainement moins glamour. De l’encre a coulé d’un bout à l’autre du globe. Plus personne n’ignore la radicalisation mais aussi la décadence et l’hypocrisie du sultan de Brunei.

C’est un adage qui se vérifie toujours. Ceux qui sermonnent les autres sont les plus obsédés. Comme tous les rois auparavant, les sultans sont de fieffés hypocrites. Celui de Brunei est un vrai cas d’école. Il a toujours fait semblant de pratiquer et a mis en avant l’islamité de son pays. Mais personne n’a jamais pensé qu’il y croyait. Surtout pas les centaines d’escort girls engagées par lui et son frère pour être enfermées, parfois des mois durant, dans leur harem. Plusieurs ont raconté l’indécence et la décadence qui règnent au palais. Elles ont vu le sultan et son frère partouzer et se soûler, mille et une nuits durant. Certaines fêtes ont coûté jusqu’à 25 millions d’euros. Des festivités où la cour a joué au polo avec le prince Charles, avant d’écouter un concert privé de Michael Jackson.

Le frère préféré du sultan, partenaire de toutes ses frasques jusqu’à leur brouille, a longtemps possédé un yatch baptisé du nom de la première épouse de Mahomet : Khadidja. Non, je plaisante. Il s’appelait Tétés. Ses frégates, elles, se nommaient respectivement Sein 1 et Sein 2. C’est dire si Brunei ne sait pas à quel sein se vouer… D’où vient cette soudaine poussée de fièvre puritaine ?

Depuis cinq ans, le sultan parle d’instaurer la charia à Brunei, avec toute la sévérité qui s’impose, pour punir les adultères ou les homosexuels. On raconte qu’en prenant de l’âge le sultan voudrait nettoyer sa réputation. Histoire de laisser une meilleure trace et de protéger sa descendance… qui promet. Les fils du sultan semblent tout aussi noceurs, parfois même plus sympathiques, voire excentriques. On peut suivre l’un des princes sur Instagram, de fête en fête, entouré de people comme Pamela Anderson, Janet Jackson ou Mariah Carey.

Bizarrement, surtout des stars connues pour leur engagement en faveur des LGBT. Il se murmure que cette préférence ne doit rien au hasard. Et l’on voit mieux pourquoi leur père tient à soudainement lapider quelques homosexuels du bas peuple. Pour couper court aux rumeurs pouvant toucher ses fils. Ainsi va la vie de cour chez nos derniers sultans. A côté, « Game Of Thrones » est une comédie romantique.

Preuve que nous vivons bien dans le même univers, à défaut du même monde, le sultanat a dû répondre à George Clooney. Le bureau du Premier ministre a cru nécessaire de rappeler que le pays possède un « double système judiciaire » : l’un, islamique, ne s’applique qu’aux musulmans, et l’autre, civil, concerne les habitants chrétiens ou bouddhistes du pays. Deux poids, deux mesures, toujours. Nous voilà rassurés. Les homosexuels chrétiens ou bouddhistes, ou qui connaissent l’un des princes, ne devraient pas être lapidés tout de suite. Si c’est le cas, le monde entier saura pourquoi. Ce n’est pas grand-chose, me direz-vous. Mais, pour un appel, c’est déjà beaucoup.

PAR CAROLINE FOUREST
12 avril 2019