Le gout amer de la vérité

Le goût de la vérité n’empêche pas de prendre parti. » La maxime d’Albert Camus, que nous avons faite nôtre à Marianne, résume le subtil de l’éditorialiste. S’engager dans le respect des faits, et non de ses préjugés. Penser par soi-même, parfois contre soi-même, mais penser. Une complexité délicate à transmettre. Les apprentis journalistes des écoles croient souvent que l’engagement nuit à « l’objectivité ». Une négation imbécile de l’esprit critique qu’ils estiment intelligent de revendiquer. Comme si l’idiotie – et non l’honnêteté – pouvait aider à informer, à résister au sens du vent, aux marées, à l’indifférence et aux silences. Il faut prendre parti contre les mensonges si l’on veut couvrir les voix beuglantes de la haine, les sirènes de la propagande, démasquer les fake news.

Comme cette fausse citation qu’un site parodique et le site de propagande russe Sputnik ont attribuée à Marlène Schiappa : « Les Français doivent comprendre que contester la parole du chef de l’Etat, c’est déjà faire un pas vers le terrorisme. » Un faux complet.

L’antidote n’atteindra jamais certains cercles infectés. Ceux-là continueront de croire dur comme fer que nous vivons en dictature. Les mêmes croyaient hier que l’ancienne ministre de l’Education nationale voulait enseigner l’arabe à la place du latin à nos enfants.

Cette confusion est voulue, entretenue, par des sites parodiques et d’autres plus politiques, où la fachosphère croise la russosphère. Cette nouvelle guerre froide de l’information répond à une doctrine revendiquée par le service « désinformation » du GRU : semer la défiance pour déstabiliser. Vieille technique, mais le bistrot mondial qu’est devenu Internet s’y prête comme jamais. Jadis, au comptoir, on soupçonnait les notables de partouzer et les commerçants juifs de trafiquer des jeunes filles. Aujourd’hui, on soupçonne Macron de comploter avec les banquiers pour présider l’ONU, non sans avoir d’abord vendu le siège de la France aux pays arabes.

Noyé sous ce vomi verbal, flot de propos manipulés et avinés, l’éditorialiste chargé de filtrer confesse le tournis et une légère nausée. Il lui vient l’envie de ne plus écrire pour éviter les quolibets, de ne plus vouloir démasquer les menteurs pour ne plus être accusé de leur péché, et même de laisser la vérité se battre toute seule.

Qui sait, peut-être finirait-elle par surnager ? Telle la rescapée d’un naufrage, flottant par-dessus ces océans de déchets, des nouvelles en plastique, formant des marées noires d’infos frelatées. Vivant de cet espoir, l’éditorialiste se sent parfois fragile comme un goéland mazouté. A force de plonger ses ailes et ses poumons dans le pétrole, il peine à respirer. S’il parvient à se désengluer, à s’envoler loin de cette flaque visqueuse, ce n’est plus le goût de la vérité qui le quitte, mais celui de prendre parti.

Prendre de la hauteur peut griser. Vues de trop haut, certaines actualités donnent le vertige. Il en va ainsi des réactions à l’attentat de Christchurch. Que voulez-vous crier ? La digue ne tient plus. L’océan s’ouvre en deux. Entre ceux qui matent le massacre avec une joie exterminatrice non dissimulée et ceux qui demandent à toutes les femmes néo-zélandaises de mettre un voile « par solidarité ». Comme si le voile représentait les musulmans, et même désormais les musulmans attaqués. Un carnage d’amalgames au nom de la bonne volonté. Et, bien sûr, la presse américaine exulte. On aurait enfin trouvé le bon moyen de manifester son deuil après un attentat ! Les étudiants qui ont exécuté un haka furent mieux inspirés. Se soumettre au voile « par solidarité », c’est quand même le meilleur moyen de faire exploser l’extrême droite mondiale, de voir de nouveaux tueurs émerger, et de mettre de nouvelles mosquées en danger.

Plus près de nous, toujours « par solidarité », des Français refusent de condamner les violences à répétition de certains « gilets jaunes ». Tandis que le gouvernement profite de cette violence pour fermer les yeux sur le manque de solidarité nationale envers ceux qui travaillent mais n’arrivent plus à en vivre. Comment choisir entre la violence et la misère ? Albert Camus, le sage Camus, l’antithèse de son homonyme, refusait de soutenir la violence au nom de la justice. Il avait cent fois raison. Il y a même des jours où le goût pour la vérité dégoûte de prendre parti.

PAR CAROLINE FOUREST
29 mars 2019