L’ère des attentats racistes

L’attentat qui a fauché 50 fidèles en Nouvelle-Zélande n’est pas seulement « islamophobe ». Le tueur n’a pas tiré sur le Coran. Ses balles n’ont pas déchiré des versets ni brisé des icônes, mais des vies. Le meurtrier visait des êtres : des pères, des enfants, des sœurs. Il a tué des musulmans pour ce qu’ils étaient et non ce qu’ils croyaient. Son manifeste prononce très rarement le mot « islam », sauf pour dire qu’il respecte les musulmans dans leur pays d’origine. Sa haine les cible en tant que migrants, perçus comme des « envahisseurs » menaçant sa « race ».

Dans un manifeste digne d’un manuel de jeu vidéo, le tueur se présente lui-même comme « raciste », « écofasciste » et termine par « On se reverra au Walhalla ». L’auteur de ce testament a beau l’avoir intitulé « Le grand remplacement », il s’identifie davantage à Thor qu’à Renaud Camus, fréquentait moins les librairies qu’Internet : « le seul endroit où trouver la vérité ». Une vérité qu’il a visiblement cherchée dans la fachosphère.

Ce sont ces communautés numériques empoisonnées, incitant à la haine et même au meurtre, que l’on doit combattre pour prévenir d’autres massacres. Il est évident qu’il y en aura de plus en plus. Entre la libération de la rage, la vidéo en direct et la libre circulation des armes, nous sommes entrés dans l’ère du spectacle narcissique de l’hyperviolence.

Les barbus regardent des vidéos de décapitation en boucle, avant de se filmer tuant des mécréants. Les crânes rasés massacrent après s’être excités sur le taux de fertilité des hommes étrangers, qu’ils voient violer leurs femmes comme à Cologne. Non pas qu’ils soient féministes – ils détestent les féministes, les Lumières et l’universalisme. Ils tiennent juste à leur cheptel. Un terroriste suprémaciste n’est jamais qu’un djihadiste blanc. Même virilité féroce, même orgueil bafoué, même incapacité à défendre ses idées autrement que par la violence. Par son crime, le tueur de Christchurch a voulu nous « déstabiliser », susciter une onde de choc, d’où naîtraient le chaos puis la radicalité. Son pari n’est pas sûr d’échouer.

Si l’attentat émeut autant, et mondialement, c’est qu’il nous parle de l’air pourri du temps, où l’idéologie suprémaciste redevient le danger du moment. C’est toute la différence entre un fait divers et un attentat. Un fait divers ne traduit que la folie d’un individu. Un attentat trahit la folie d’une époque. Il comporte une part d’idéologie sur laquelle nous pouvons agir, à condition de ne pas la nier. C’est ce qu’a fait Donald Trump, réduisant ce massacre à un acte isolé, avant d’enchaîner – comme si de rien n’était – sur l’invasion des migrants !

La gauche a hurlé. Hélas, son alerte ne sera d’aucune efficacité, voire contre-productive, tant que certains s’obstineront à confondre la vigilance envers l’intégrisme et la violence raciste. Cet amalgame sert aussi bien l’extrême droite islamiste que l’extrême droite suprémaciste. Un engrenage facilité par la confusion du mot « islamophobie », qui associe la peur légitime de l’islam fondamentaliste à un rejet des musulmans. Par peur de glisser de l’un à l’autre, une certaine gauche préfère éviter ces sujets. Or l’extrême droite monte chaque fois qu’elle se tait. Comme Donald Trump après l’attentat d’Orlando. En fait, la gauche américaine est si maladroite que l’extrême droite pourrait même bénéficier des attentats suprémacistes !

Juste un exemple. Lors d’une veillée pour les victimes de Christchurch, la pauvre Chelsea Clinton s’est fait publiquement agresser par des étudiants la rendant responsable de la tuerie… Pourquoi ? Parce qu’elle s’inquiétait, quelques jours plus tôt, comme d’autres démocrates, d’une phrase douteuse sur l’argent et le lobby israélien prononcée par une députée américaine voilée fan d’Erdogan.

Bienvenue dans ce monde de fous où critiquer l’extrémisme ou l’antisémitisme vous vaut d’être traité de nazi. Désormais, en plus d’être « islamophobe », on vous accusera d’avoir du sang sur les mains : celui des crimes commis par les suprémacistes que vous combattez. Les extrêmes, décidément, savent se faire la courte échelle. Tels des jumeaux maléfiques, ils façonnent un monde où s’opposer à eux fait de vous des extrémistes. Entre leurs balles et leurs procès d’intention, nous comptons les morts en silence.

PAR CAROLINE FOUREST
22 mars 2019