L’Algérie respire enfin

Personne n’est dupe. Le régime ne tombera pas si facilement. Le clan va s’accrocher, gagner du temps, parier sur l’épuisement, l’exaspération, et jouer la radicalisation. N’empêche. Un vent d’espoir a fissuré la fatalité algérienne. Passée trop vite de l’infantilisation coloniale à l’illusion nationaliste, mise sous tutelle pendant des années par crainte de la plaie intégriste, l’Algérie se redresse enfin. Et nous rêvons avec elle.

Demain peut-être, elle connaîtra un scénario à la tunisienne. Les turbulences, et même le pire ne sont pas exclus. Mais, au bout du tunnel, il existe un compromis possible, entre stabilité et réel progrès démocratique.

C’est tout le mal qu’on souhaite à ce pays frère, « sans ingérence, ni indifférence » . La France n’a jamais raison en Algérie. Tout ce que nous pouvons faire, c’est admirer et espérer, en solidarité avec ceux qui lui veulent du bien.

Le souffle de l’histoire incite à l’optimisme et à croire au changement. Une tornade numérique et générationnelle souffle sur la planète. Elle peut tout emporter et tout apporter. Le pire comme le meilleur. En démocratie, elle balaie les hommes politiques expérimentés, fait monter la violence, la défiance et les extrêmes. En dictature, au contraire, elle peut décapiter les tyrans et ramener de l’oxygène. Quel contraste entre ces deux révoltes populaires qui s’agitent à front renversé de part et d’autre de la Méditerranée !

D’un côté, des millions d’Algériens manifestent dans le calme face à un pouvoir armé qui triche pour se maintenir aux commandes depuis des décennies. De l’autre, une poignée de Français se croient en guerre contre un régime policier parce qu’ils manifestent violemment contre un gouvernement à peine élu. En Algérie, le chemin sera autrement plus compliqué que voter contre Emmanuel Macron à la prochaine élection. Sous pression, Abdelaziz Bouteflika et ses pantomimes l’ont tout simplement annulée. Une entourloupe évidente. Pourtant, le seul fait que le pouvoir doive changer de stratégie représente une victoire pour la rue algérienne… Elle qui n’osait plus espérer depuis l’échec de son printemps arabe.

Un homme politique algérien y a cru : Saïd Sadi, l’opposant de toujours. Il l’a payé si cher.

Puisqu’il est retiré de tout, redevenu un simple citoyen parmi d’autres, qu’on me pardonne de lui rendre un hommage plus personnel. De tous les hommes politiques qu’il m’a été donné de connaître, c’est l’un des rares pour qui j’éprouve une sincère admiration. Elle remonte à l’enfance. Ma famille a connu la sienne. Quand j’avais 12 ans, je ne savais rien de l’Algérie, mais je savais qu’un homme rêvant de transformer son pays devait parfois se cacher. Parce que des extrémistes rêvaient, eux, de l’assassiner. Sa sœur m’a dit : « Un jour, si tu deviens journaliste et s’il devient président, tu pourras l’interviewer. » Saïd Sadi n’est jamais devenu président. Mais je suis devenue journaliste et j’ai eu l’honneur de l’interviewer.

Depuis, nos conversations n’ont jamais cessé. Son parcours dit tant de l’Algérie et de ce qu’elle a traversé.

Il a connu les geôles du régime, les menaces des intégristes, et a subi tous les procès d’intention : des crachats des nationalistes aux fatwas des islamistes, en passant par les campagnes d’intoxication de leurs obligés et de leurs idiots utiles.

Je me suis souvent demandé comment il tenait. L’Algérie avait tant besoin d’un homme aussi équilibré, psychiatre de formation. Au moment du printemps arabe, il y croyait encore.

Au prix d’être agressé, bousculé, conspué, pour avoir pris la tête de manifestations. Le pouvoir a été plus malin. Les peurs étaient trop fortes.

Hantée par ses années noires et ses morts, l’Algérie a préféré retenir son souffle et laisser passer sa chance. Elle revient aujourd’hui, comme le printemps revient toujours après l’hiver. Entre-temps, Saïd Sadi s’est retiré de la vie politique. L’autre jour, il est sorti, comme un citoyen lambda, respirer l’oxygène de cette foule qui aspire au changement. Les manifestants sont venus le saluer et le prendre dans leurs bras. C’est à eux, maintenant, de prendre le relais. Une nouvelle génération doit émerger. On se souviendra simplement que, pendant toutes ces années, si sombres et si longues, il n’y avait pas que des pourris et des fous en Algérie. Des hommes bien ont tenu. Leur exemple mérite le respect… Peut-être même d’inspirer.

PAR CAROLINE FOUREST
15 mars 2019