Une colère sans fin

On nous promettait une pièce avant-gardiste, sans metteur en scène ni producteur, qui allait révolutionner nos vies grâce à l’improvisation. Les premiers actes semblaient sympathiques. Pour une fois, les spectateurs montaient sur scène.

Réchauffés par la lumière, ils pouvaient enfin parler et se faire entendre. Ce n’était ni une grève ni un mouvement social, plutôt une jacquerie antitaxe. Mais l’opposition crut au miracle. Dans la nuit où elle agonisait, elle prit les vessies pour des lanternes, la foule pour le peuple, et le premier gilet fluo venu pour un phare.

Les rares qui refusaient de s’emballer se firent conspuer : « mauvais public », « mépris de classe »…

Sur scène, pourtant, le texte s’est mis à dérailler. Ceux qui ne portaient pas de veste jaune ne pouvaient plus circuler. Des « gilets » portant cagoule détruisaient les gradins, les sièges, les Abribus, les vitrines, et tout ce qui n’était pas leur reflet. A leurs côtés, on continuait à scander comme si de rien n’était. Pis, des représentants de la nation applaudissaient, telles des groupies fascinées. Une guerre d’usure commença. Le maintien de l’ordre dérapa. Spectateurs écrasés, comédiens éborgnés, gardiens rossés, journalistes tabassés… Samedi après samedi, le mirage virait au carnage.

Sans parler de la casse humaine et de l’image donnée à l’étranger, ces manifestations censées améliorer le pouvoir d’achat auront coûté cher au pays. Un demi-point de croissance, 2 milliards d’euros de manque à gagner. Des salariés ont perdu leur emploi. Pour eux, les fins de mois sont plus difficiles que jamais. La petite troupe des « gilets », elle, continue à jouer, toujours plus fort, et de plus en plus faux. Comme si de rien n’était. Comme si elle n’avait jamais été entendue.

Le président leur a concédé 10 milliards, la suppression de la taxe maudite et un « grand débat national » pour formuler leurs doléances. Rien n’y fait. Au 14e rappel, les troupes ont fondu, mais un carré de comédiens tient à rester sur scène. Ils y ont pris goût, et un peu le melon. Quand ils n’envisagent pas un coup d’Etat militaire, leurs vedettes exigent la dissolution de l’Assemblée (renouvelée comme jamais), la démission d’un président démocratiquement élu il y a un peu plus d’un an et un référendum… Pour savoir quoi demander.

Le président n’est pas contre. Du coup, les « gilets » s’y opposent. Jérôme Rodrigues l’a dit lui-même : « Y a pas besoin d’un référendum pour comprendre que la France a juste faim ! »

On est bien d’accord. Mais, du coup, pourquoi bloquer le pays et l’affamer ?

En démocratie, on manifeste pour s’opposer à des lois ou à des taxes. Quand on veut plus, on écrit un programme et on le soumet au peuple, le vrai. Des « gilets jaunes » y ont songé. Depuis, leurs chers camarades hésitent entre les tondre et les guillotiner. Avec ou sans gilet jaune, artiste ou journaliste, il n’est pas possible d’émettre la moindre réserve sans être exclu du « peuple » ou se faire insulter. Alain Finkielkraut – qui les avait pourtant loués – a manqué de se faire lyncher : « Rentre chez toi à Tel-Aviv ! Le peuple, c’est nous ! » L’énième symptôme d’une fièvre antisémite qui ravage le pays. Sur Twitter, quelques télégraphistes de la Pravda (pardon, on dit « Le Média ») et un célèbre avocat du Qatar préfèrent ironiser : « Mais qu’allait faire Finkielkraut dans cette galère ? » C’est vrai, quoi, un juif qui ose marcher dans les rues un samedi, ne serait-ce pas une provocation ? Ou un coup du gouvernement ? Pourquoi pas du Mossad… Tout sauf « désespérer Billancourt ». En 1956, ils auraient méprisé ceux qui manifestaient au prix de leurs vies contre le totalitarisme soviétique dans les rues de Budapest. En 2019, ils croient faire peuple en soutenant coûte que coûte ceux qui bravent la démocratie. Que faut-il donc pour les réveiller ? Un pogrom ? Un coup d’Etat armé ?

Puisqu’ils se taisent, il faut bien le dire. Cette pièce qui s’éternise n’a plus ni queue ni sens. Si les « gilets jaunes » voulaient vraiment améliorer le pouvoir d’achat dans ce pays, ils cesseraient de manifester aux côtés des malfaisants, trouveraient d’autres moyens de s’exprimer (des happenings ludiques et sans danger) et surtout ils nous proposeraient une solution. Un truc un peu has been qu’on appelle… une revendication. Sans quoi, il ne restera de ces « actes » qu’une colère sans fin, fétide et stérile.

PAR CAROLINE FOUREST
22 février 2019

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