La Ligue du LOL : « concours de bites » sur Twitter

Ça sent le renfermé, la bière et le vestiaire. Avec les révélations sur la Ligue du LOL, un #MeToo saison 2 commence en France. Une prise de conscience qui n’a pas fini de secouer le monde du journalisme et bien au-delà. Les bons vieux clubs masculins que l’on croyait réservés à l’ancien monde ont donc rouvert. Sur Twitter ou dans certaines rédactions, ces nouveaux « boys club » servent à prendre en chasse et à bander ensemble… Mais aussi à piquer des postes et à écraser la moindre concurrence, sexuelle ou professionnelle.

On ne sentirait qu’une vieille odeur de pisse mêlée à de la testostérone si ces pratiques n’allaient pas jusqu’au harcèlement, cyber et réel. Vous pensiez que le nouveau monde serait plus égalitaire que l’ancien ? Il est ouvert à tous.

Mais, pour s’imposer à la table des seigneurs, tous les moyens sont bons : la chasse et la domination. Or, dans ce domaine, les hommes possèdent une longueur d’avance de plusieurs millénaires.

Au premier temps de l’émergence des blogs et de leurs ministars, déjà, une petite bande de « barons blogueurs » semble avoir utilisé son pouvoir naissant pour conquérir en humiliant. Le mouvement « Jamais sans elles », dont les animatrices sont présentes dès les débuts des réseaux sociaux, se souvient d’un machisme numérique façon « Game Of Thrones » pour marquer son territoire.

Puis ce fut l’ère des premières années de Twitter et la grande époque de la Ligue du LOL, particulièrement active jusqu’en 2013. Un petit groupe de caïds aux dents rayant le parquet s’est mis à « blaguer » en bande pour voir qui avait la plus grosse… envie de réussir. Leurs saillies ciblent surtout les femmes du même milieu, actives et féministes, mais aussi des gays ou des « mâles » hétéros concurrents.

L’écrivain Matthias Jambon-Puillet a vécu l’enfer – des animations GIF le montrant en train de sucer des pénis envoyées à des mineures sous son nom -, juste parce que l’un des frustrés de la Ligue du LOL convoitait sa petite amie et qu’elle lui avait dit non. Les femmes « concurrentes » ont pris encore plus cher. Chaînes de montages pornographiques, canulars téléphoniques et rumeurs pour les faire craquer.

A l’époque, intermittente et en situation précaire, Florence Porcel s’est vu prendre en chasse par un membre de la Ligue du LOL. Sentant la faille, il l’a appelée en se faisant passer pour un rédacteur en chef voulant l’embaucher, pour pouvoir l’enregistrer, mettre la conversation en ligne, l’humilier et bien se marrer. Le « gag » est resté en ligne pendant des années, jusqu’à ce que le scandale éclate et que David Doucet reconnaisse en être l’auteur. Il risque d’être viré pour « faute grave ». La vraie mauvaise blague, c’est qu’entre-temps l’homme est vraiment devenu rédacteur en chef… des Inrocks, ce temple du machisme branché, toujours prêt à mettre en couverture Bertrand Cantat ou Mehdi Meklat, l’une des stars déchues de l’insulte en ligne. Une ligue du TOC et du LOL à lui tout seul.

C’est la troisième ère de ces « boys club ». A force de s’entraider entre hommes, les petites frappes ont investi la place : les vraies rédactions.

La filière des sites Web des journaux a propulsé ces têtes à claques et ces « putes à clics » dans le grand bain, où ils ont continué à sévir autrement.

Attaquer les journalistes féministes qui leur faisaient de l’ombre. Former des groupes de discussion réservés aux « footeux » du Huffington Post ou de Vice. Des journalistes mecs y passaient visiblement leurs journées à bander ou à déprécier leurs consœurs. Dans l’« open space » où tout s’entend, elles les entendaient pouffer grassement, à chaque nouveau message posté sur le groupe.

Une version moderne, tout aussi pathétique, du gars qui se branle dans le métro.

C’est la 4e ère des « boys club »… La Ligue des losers. Avouez qu’un petit ménage s’imposait. Pour une fois, les femmes ne sont pas les seules à s’y coller. Après des années de ripailles et de tournantes, il est temps de se reboutonner un peu. Il y aura des excès. Des chasses aux sorciers après celles aux sorcières. On espère arriver à une forme d’équilibre et d’autorégulation. Un monde où les harceleurs se sentent surveillés, et leurs victimes, épaulées. Encore faut-il développer des outils pour infuser du droit, et plus seulement du rapport de force, dans ce nouveau monde de brutes.

PAR CAROLINE FOUREST
15 février 2019