La presse et l’insulte

Le plus pénible avec les poncifs qui circulent sur la presse, c’est qu’ils viennent parfois des journalistes eux-mêmes. A force de les relayer, on a fini par mettre en danger des reporters, victimes de malentendus entretenus depuis trop d’années. Si elle n’est plus respectée, comme le sont toutes les institutions, la presse est toujours écoutée. D’où l’urgence de contrer ces préjugés au lieu de se plier à l’air du temps, de se laisser intimider par des meutes de twittos hurlant au corporatisme ou de faire la « pute à clic » pour vendre du papier. C’est la pire menace qui plane sur nos métiers. Se soumettre aux injonctions, et non à la censure, comme le croient ceux qui nous lisent. On entend parfois se plaindre du nombre élevé de journalistes trop à gauche dans certaines rédactions… Généralement celles où l’on lit que la presse serait uniforme, plutôt libérale, sous prétexte que plusieurs journaux sont financés par des gens riches.

C’est beau comme un conte de Noël pour rebelles , du dimanche ou du bistrot, mais loin d’être vrai. S’il venait à un actionnaire l’idée de vouloir censurer un papier, il prendrait le risque d’être aussitôt dénoncé par un journaliste outragé, avant d’être jugé en place publique par un autre, dans un titre de presse concurrent qui sauterait sur l’occasion. Autant dire que cela arrive rarement.

Personnellement, en vingt ans de presse, d’enquêtes ou d’éditos, je n’ai presque jamais connu la censure. Une fois, la rédactrice en chef d’un magazine féminin refusa de passer ma chronique sur le pape par peur de froisser l’électorat catholique. Une autre, un hebdomadaire supprima le nom d’un mécène spiritueux du FN par peur de perdre un annonceur. Dans Charlie, au moins, je pouvais écrire sur tout. Pourtant, il est arrivé que Charb rechigne à publier l’un de mes papiers sur Dieudonné. Il ne supportait plus de voir le journal accusé d’être vendu au « lobby sioniste » par les lecteurs de Siné Hebdo. Ce n’était pas de la censure, ni un manque de courage (on s’en doute venant de Charb), juste une fatigue passagère face aux tombereaux d’insultes… Que reçoit tout éditorialiste osant froisser les extrêmes. Philippe Val, qui vit toujours sous protection policière et signe un émouvant Tu finiras clochard comme ton Zola *, est bien placé pour le savoir. Ah, si Zola revenait ! Qu’est-ce qu’il prendrait sur les réseaux sociaux ! En prime, on lui reprocherait de ne pas être « objectif » dans l’affaire Dreyfus… Ce mot imbécile résume à lui seul tous les malentendus sur la presse, qui n’est pourtant ni un paquet de lessive ni un espace publicitaire. Elle ne doit pas être « neutre » mais filtrer. Ce qui compte, ce n’est pas l’« objectivité », mais l’honnêteté intellectuelle et le pluralisme.

Or, contrairement à ce qu’on lit ici ou là, les médias français abritent une collection d’opinions libres et variées. Les journalistes ne sont pas tous issus de « minorités visibles », mais plus qu’ailleurs, et de tous les genres, et ils viennent souvent de province ou des classes moyennes. Le plus dur n’est pas de se faire une place dans la presse, mais d’en trouver pour raconter la complexité du monde.

C’est l’autre menace qui plane sur ce métier. Non pas la précarité (même si elle existe) mais le manque de temps face à la concurrence déloyale de l’information instantanée, non vérifiée et non contextualisée.

Celle dont raffolent les forums des « gilets jaunes ». Ils préfèrent Brut ou Sputnik à BFMTV. Quelle ingratitude vis-à-vis d’une chaîne qui leur a tendu le micro dès le début, parfois sans filtre, alors que le nombre de manifestants ne justifiait pas une telle starisation.

Ceux qui insultent ou brutalisent les reporters ne veulent en rien inciter au pluralisme. Ils le font pour exiger des médias qu’ils censurent les critiques à leur égard, quand ils n’exigent pas qu’on relaie les fake news et les photomontages qui circulent sur leurs forums.

C’est au fond ce que reprochent les partisans aux éditorialistes dits « vendus » parce que « modérés » : ne pas avoir le même avis qu’eux. Ne pas croire aux complots, ni aux explications faciles et avoir le « courage de dire ». C’est l’honneur de la presse. Et son déshonneur lorsqu’elle crie avec la meute, dans l’espoir illusoire d’être achetée plutôt que lynchée.

 

PAR CAROLINE FOUREST
25 janvier 2019