Encore un débat sur l’immigration

Dans un pays tendu comme une corde de guitare, tout devient périlleux. Annoncer un débat flou sur l’immigration qui risque de tourner au défouloir comme rétropédaler au risque de nourrir le sentiment du déni. Le président a mis le pied sur une mine en lançant cette phrase énigmatique :

« Je veux aussi que nous mettions d’accord la nation avec elle-même sur ce qu’est son identité profonde, que nous abordions la question de l’immigration. Il nous faut l’affronter. »

« Affronter » est un joli mot dans la bouche d’un homme politique qui évitait jusqu’ici les sujets qui fâchent. Sa grande naïveté a longtemps été de croire qu’il suffisait de relancer l’économie pour faire baisser le populisme. Pour une fois, il semble reconnaître que le malaise n’est pas seulement social :

« Ce sont quarante années de malaise qui resurgissent : […] malaise face aux changements de notre société, à une laïcité bousculée et devant des modes de vie qui créent des barrières, de la distance. » Ce mea-culpa est à porter à son crédit, mais il comporte une part d’entourloupe et une part de risque.

L’entourloupe consiste à soudainement raviver les questions culturelles, pour ne pas tirer toutes les leçons du malaise social. Si le populisme grandit aussi à cause du malaise culturel, une partie de la colère accumulée contre Emmanuel Macron tient à sa politique du ruissellement : parier sur les entrepreneurs et les plus aisés, avant de prier pour qu’ils versent en retour quelques miettes – ou primes de Noël – à leurs salariés.

Dans un pays aussi républicain et jacobin que la France, l’Etat ne peut pas donner le sentiment de miser sur la bonne volonté du privé. Ce que l’on attend d’un chef de l’Etat n’est pas d’être jupitérien mais régalien. De ce point de vue, se saisir du malaise identitaire va dans la bonne direction. Mais attention au zèle des débutants !

Rien n’est plus dangereux que d’entamer aujourd’hui les palabres sans cadrage ni plan de route. C’est une chose de mettre des mots sur le malaise culturel des Français. Une autre est d’annoncer un énième débat foutraque sur l’identité nationale et l’immigration. La comparaison avec Nicolas Sarkozy n’a pas tardé. La perspective d’un grand défouloir xénophobe s’est invitée. Des associations comme SOS Racisme s’en sont inquiétées. Et le Premier ministre, toujours d’avis d’éviter ces sujets, s’est carrément étranglé.

Rectificatif de Matignon : le grand débat public annoncé n’est plus un chapitre en soi, mais un sous-chapitre du thème « Démocratie et citoyenneté ». Au moins, les termes sont-ils appropriés.

Même s’il part d’une mauvaise intention – mettre la poussière sous le tapis -, ce recadrage paraît plus sage que l’engrenage d’un énième débat sur l’immigration. Comme s’il n’avait pas lieu, et en boucle, depuis quinze ans. D’une certaine façon, nous l’avons déjà tranché. Une très large majorité de Français et de la classe politique souhaite limiter l’immigration au minimum. Ce qui est fait en dehors des besoins du marché du travail et du droit d’asile que l’on doit respecter.

Ce devoir de protéger « ceux qui fuient la tyrannie » fait partie de nos valeurs depuis la Révolution. Le meilleur moyen de retrouver cet esprit et notre générosité n’est certainement pas de s’écharper sur l’immigration ou le pacte de Marrakech. Ce vœu onusien n’est ni contraignant ni un pacte avec le diable, comme le fantasment les paranoïaques, mais un texte qui insiste sur les droits de l’homme des migrants, tout en permettant aux Etats de coordonner leurs efforts pour réduire les « difficultés » (ainsi reconnues) que posent parfois les migrations. Si débat il doit y avoir, et il a lieu, il doit porter sur le terme d’« inclusion ».

Chez les multiculturalistes, ce mot à la mode signifie surtout que les sociétés doivent s’adapter à ceux qu’elles accueillent. Chez les universalistes, chez les réalistes, il tend davantage à favoriser l’« intégration ». A savoir que le contrat vaut dans les deux sens. En échange du respect de leurs droits et de leur dignité, les nouveaux arrivants doivent respecter les sociétés où ils arrivent. Voilà le pacte républicain qu’il nous faut resigner. Sans avoir besoin d’éructer ou d’en faire un énième sujet de démagogie. Pour que ce débat soit constructif et non destructeur, il faut le mener sous un angle qui rassemble au lieu de diviser. Non pas l’immigration, mais la citoyenneté.

ENCORE UN DÉBAT SUR L’IMMIGRATION ?
PAR CAROLINE FOUREST
20 décembre 2018