“Gilets Jaunes” et “Gilets bruns”

On a beau aimer ce pays de toutes ses tripes, il y a des jours où l’on se surprend à détester ce qu’il devient. Un président qui s’entête à mener une politique au service des plus forts. Un mouvement social censé porter la parole des plus faibles qui tourne à l’insurrection antidémocratique. Et, au milieu, des corps intermédiaires, méprisés et dévastés, impuissants à la moindre médiation. Le dernier des Mohicans qui ose encore appeler à la raison se fera aussitôt insulter voire soupçonner d’être « prolophobe ».

Pourtant, on va le dire sans détour et franchement. S’il ne réprouve pas unanimement et sans réserve le recours à la violence, s’il continue d’exiger la démission d’un président élu et la dissolution d’une Assemblée bien plus légitime que lui, au lieu de dialoguer et de porter des revendications comme la revalorisation du Smic ou le retour de l’ISF, le mouvement des « gilets jaunes » fonce vers une impasse. Il ne mènera ni à plus d’égalité ni à plus de démocratie, mais à plus de tyrannie.

Le mépris du président n’excuse en rien la violence de rue. La politique gouvernementale est injuste. C’est entendu. Mais nous sommes libres de la dénoncer, en écrivant, en manifestant, en contestant. Rien, absolument rien, ne justifie de tout casser en démocratie. Encore moins de s’attaquer aux symboles de la République qui nous unit.

Ceux qui rêvent de renverser l’ordre républicain feignent de croire que nous vivons déjà en dictature. Une belle propagande et un sale jeu, alimenté par les réseaux de désinformation de vraies « démocratures », comme la Russie. Il ne manque qu’une liste d’antieuropéens déguisés en « gilets jaunes » aux prochaines élections pour faire exploser l’Europe comme en rêve Poutine. On y court.

Ne parlons pas des manifestants faisant des quenelles avec Dieudonné, de ceux qu’on a vu brandir des croix celtiques, de cet imbécile qui réclame la démission du Premier ministre pour le remplacer par un général, ni des menaces de mort qui pleuvent sur ceux qui veulent dialoguer. Qu’ils soient anarchistes, néonazis, casseurs ou cons suiveurs, ceux qui profitent du moindre mouvement social pour ravager des commerces, mettre le feu à des voitures, attaquer les forces de l’ordre ou défigurer des statues représentant la liberté ne sont pas le « peuple » mais une foule de haters… Qui se comporte aussi mal sur le Web que dans la rue.

Le plus dangereux est ailleurs. Si l’on se met à lui trouver des excuses. C’est là que la démocratie, la vraie, commence à être réellement en danger. Pour une fois, depuis longtemps, Daniel Cohn-Bendit n’a pas tort : l’époque n’est pas révolutionnaire, mais à la tentation autoritaire. Nous ne vivons pas un nouveau Mai 68, mais une fièvre poujadiste. Elle pourrait mal tourner.

Pas d’amalgames. Il y a des « gilets jaunes » et des « gilets bruns ». Les premiers, pacifistes, manifestent à raison pour une politique sociale plus juste. La casse leur nuit en premier. Leurs revendications ne seront plus audibles tant qu’ils ne condamneront pas sans réserve les « gilets bruns » qui leur collent aux basques pour mettre à bas nos institutions.

Fût-elle en colère, aucune foule n’est par essence au-dessus des lois, des élus de la République ou de la police.

On ne prétend pas « dégager » ceux qu’on a élus à la moindre contestation. Ceux qui veulent élire des « gilets jaunes » au Parlement européen ou à l’Assemblée nous expliquaient il y a six mois que Macron allait dégager le vieux monde pour nous permettre d’avoir une Assemblée enfin « plus représentative » ! Ils pensaient que des opportunistes issus de la société civile les défendraient mieux que des élus forgés par le militantisme… Revenus de leurs illusions, ils veulent maintenant élire des « gilets jaunes » parce qu’ils leur ressemblent. Cela n’améliorera en rien leur quotidien.

La démocratie n’est pas un jeu de télé-réalité. On ne gagne pas en votant pour ce qui nous ressemble, mais pour ce qui nous rassemble. On ne vote pas pour qui nous représente, mais pour qui représente au mieux l’intérêt général. On ne prétend pas dissoudre l’Assemblée en cassant ou en cliquant sur Internet. La démocratie, ce n’est pas ça. Il est temps de le réapprendre. Et de le rappeler à ceux qui préfèrent visiblement la démocratie virtuelle – violente et sans filtre – à la démocratie réelle. La seconde doit primer. Ou ce sera le chaos, puis le totalitarisme.

“GILETS JAUNES” ET “GILETS BRUNS”
PAR CAROLINE FOUREST
7 décembre 2018