Les gens qui parlent au nom du peuple ont toujours quelque chose à vendre. Une idée bien casse-gueule, de celles qui finissent souvent mal. Ils l’emballent d’un joli « C’est le peuple qui le veut », avant de l’écouler à la criée : « Moi, contrairement à vous, je vais l’écouter ! »

Ils pourraient monter sur les estrades et hurler : « Bande de moutons, j’ai décidé de surfer sur vos colères contre vos chefs pour pouvoir devenir votre chef. » Mais ce serait tellement prévisible. Mieux vaut se présenter comme en guerre contre le « système ». Ce mot prononcé généralement juste après « peuple » trahit tellement ceux qui ont faim de pouvoir sans avoir la patience de convaincre.

Ceux-là veulent dégager les autres pour les remplacer au plus vite. A ce jeu, pourtant, il y a toujours plus affamé.

Le président est bien placé pour le savoir. Pour gagner du temps et des places, il a grillé toutes les étapes, en déclarant la fin des partis, des corps intermédiaires, de la gauche et de la droite… En un mot, du « système » qu’il prétendait renverser avec son sourire, son talent indéniable, l’appel au vote utile et quelques marcheurs. Mais voilà, ce qui « marche » quand on prend le pouvoir « marche » toujours moins bien une fois aux responsabilités, à la tête d’un système – la démocratie représentative – confrontée à la passion du « dégagisme ».

Cette mode sent bon le printemps en terre dictatoriale. Elle peut vite tourner à l’hiver brun s’il s’agit de déloger par la force – dite de la démocratie directe – des élus en cours de mandat.

Un peu naïvement, le président est convaincu que le démon du populisme doit son succès au fait que ses prédécesseurs n’ont pas assez réformé. Il maintient le cap, droit dans ses bottes, persuadé de pouvoir limiter la casse aux prochaines européennes en incarnant le camp du « progrès » (entendez « je réforme ») contre celui des « nationalistes ». Et s’il avait oublié un ou deux symptômes dans son diagnostic ? Et si les peuples du monde entier ne se jetaient pas dans les bras des plus populistes parce qu’ils veulent des réformes, mais parce qu’ils redoutent la mondialisation des inégalités, qu’ils se sentent en insécurité physique et culturelle, et que, en plus des réseaux sociaux, des politiques les excitent en boucle ?

Si le président voulait bien intégrer ces données, il s’ attaquerait à la source de leurs peurs au lieu de prôner la confiance, et mènerait une politique de réformes plus équitable. Il a bien été élu sur un programme de relance par le travail. Mais les plus pauvres de ses électeurs n’ont pas compris qu’il comptait sur leurs sacrifices à eux pour préparer l’ avenir, comme supprimer l’ISF tout en diminuant les retraites. C’est bien ce qu’il paye aujourd’hui. Les seniors nous ont fait le cadeau de ne pas voter FN à la dernière présidentielle. Auront-ils cette patience à la prochaine échéance ? Ils ont beau vouloir laisser une planète en bon état à leurs descendants, la peur de la fin du monde sera toujours moins forte que celle de la fin du mois. A très court terme, il suffira qu’un populiste se lève, en gilet jaune ou en chemise brune, pour les captiver.

D’où l’urgence d’arrêter cette course folle vers la démagogie « antisystème ». Qu’on arrête de mettre le « peuple » à toutes les sauces. Entre ceux qui invoquent le peuple pour fermer les yeux sur la violence, le racisme et l’homophobie de certains « gilets jaunes » traitant de pédés les passants ou dévoilant des femmes de force dans la rue… Et celles qui disent comprendre le « peuple » et acceptent la présence de cortèges défendant le port du voile, la « soumission » et la prostitution dans une manif contre les violences misogynes. Ne parlons pas de ceux qui se revendiquent d’une droite populaire pour mieux séduire une droite bourgeoise intégriste, en expliquant que la PMA nous mène droit à l’eugénisme nazi.

De l’extrême droite à l’extrême gauche en passant par LREM, ce qu’il reste du PS et de la droite républicaine, notre paysage politique est un tel désert qu’une caricature de rêve anarchiste semble advenue : il n’existe plus rien entre l’Etat et l’individu, sauf le vide. Les corps intermédiaires ne sont plus. Les groupes Facebook et Cyril Hanouna ont remplacé les partis et les médiateurs. A ce rythme, les milices en gilet remplaceront bientôt la police, qui d’ailleurs approuve. Le nouveau monde est bien là… Et il nous fait regretter l’ancien.

ARRÊTEZ DE PARLER AU NOM DU PEUPLE
PAR CAROLINE FOUREST
30 novembre 2018

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Arrêtez de parler au nom du peuple