Erdogan en goguette à Paris

Dans un monde gouverné par tant de fous belliqueux et narcissiques, inviter 80 chefs d’Etat et de gouvernement à célébrer l’armistice du 11 novembre 1918 induisait le risque de l’erreur de casting. De toutes les présences pouvant tacher la photo, celle de Recep Tayyip Erdogan est la plus dérangeante. Pendant qu’il sourit à Paris, des familles pleurent en Turquie. Ses geôles débordent d’au moins 50 000 prisonniers politiques, dont de très nombreux journalistes. Quatorze collaborateurs du journal Cumhuriyet, le seul journal du monde musulman à avoir osé montrer des caricatures de Charlie, vivent sous contrôle judiciaire. Les artistes sont persécutés, surtout s’ils chantent en kurde. Quant aux fonctionnaires, enseignants, juges ou policiers, il suffit qu’on les soupçonne d’être en lien avec le gourou Fethullah Gülen, grand rival d’Erdogan, pour qu’ils soient licenciés. Depuis le putsch raté de 2016, Ankara a purgé près de 150 000 fonctionnaires. Du jamais-vu.

L’élite militaire laïque et kémaliste a été décapitée au profit d’un état-major purement islamiste. Parmi les troupes, on trouve aussi des loups gris, des nationalistes d’extrême droite devenus mafieux et intégristes. Il faut dire qu’Erdogan sait convoquer le pire du nationalisme kémaliste et du califat. Quand il ne minimise pas le génocide arménien, auquel il faudrait « s’habituer », ses discours sont truffés de référence à la restauration de l’Empire ottoman.

Les empires ont des ennemis. La rhétorique paranoïaque d’Erdogan s’en prend constamment à l’Occident et à Israël. Et nous l’invitons à prendre le thé en souriant Mieux, nous le gardons dans l’Otan. Lui qui a joué l’agent double pendant toute la guerre en Syrie : un pied dans la coalition, l’autre avec les djihadistes. Aujourd’hui, il achève carrément leur besogne. Ses troupes occupant le nord de la Syrie ont pour mission d’éradiquer les Kurdes et leur Rojava un embryon d’Etat enfin laïque et égalitaire dans la région.

A Afrin, ses soldats crient « Allahou Akbar », avant de massacrer nos alliés combattant Daech, et même des volontaires français. Comme le Breton Olivier François Le Clainche ou le Marseillais franco-maghrébin Farid Medjahed. Tous deux avaient rejoint la brigade de volontaires étrangers des YPG, une milice kurde considérée comme « terroriste » par Ankara.

Une autre de nos compatriotes trouble les relations francoturques. Ebru Firat une Toulousaine de 26 ans qui avait pourtant quitté les YPJ et repris ses études en France après avoir combattu Daech a été arrêtée à l’aéroport d’Istanbul il y a deux ans, alors qu’elle rendait visite à sa famille. Depuis, elle croupit en prison. Emmanuel Macron va-t-il citer son nom à son interlocuteur_? Notre ambassadeur en Turquie ose à peine tousser. Un autre est allé supplier les Kurdes d’Irak de renoncer à leur référendum en délégation avec l’ambassadeur turc Nous ne sommes plus couchés, nous rampons. Tellement nous craignons que la Turquie ne joue plus les gardes-frontières et noie l’Europe sous une vague de migrants.

Le sultan en profite pour avancer ses pions. Il devrait être exclu de l’Otan. Mais non. Il parade à Paris et se fait même passer pour un défenseur de la liberté de la presse grâce à l’abominable affaire Khashoggi.

Un meurtre sordide qui masque une guerre souterraine capitale entre le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane et Erdogan. Le premier est fou mais veut la peau des Frères musulmans. Le second est fanatique et veut le triomphe mondial de la confrérie. Jamal Khashoggi enquêtait sur les crimes de l’Arabie saoudite au Yémen pour les exposer, parce qu’il soutenait les Frères musulmans et même un temps les talibans. Comment ses ennemis ont-ils pu penser un instant pouvoir s’en prendre à lui dans un consulat d’Istanbul_? Sans doute voulaient-ils défier le pouvoir turc. C’est oublier qu’Erdogan avait truffé le consulat de micros et de caméras. Il n’est pas intervenu à temps pour sauver Khashoggi (découpé en un temps record effarant), mais il a pu révéler son meurtre, légitimement révulsant. Depuis, il passe pour un grand défenseur de la liberté de la presse et parade à Paris Cette même ville où une célèbre leader kurde (Sakine) et deux autres militantes ont pu être assassinées par un agent lié au MIT, service de renseignements turc, en 2013. Sans émouvoir outre mesure. Quel monde de fous. Quel jeu de dupes.

Caroline Fourest
Marianne, 9 novembre 2018