L’assimilation forcée des Ouïghours

La Chine, qui niait jusqu’ici, vient d’admettre l’existence d’un de ces camps de rééducation visant à assimiler de force sa minorité musulmane ouïghoure. Le sort qu’elle subit mériterait plus d’émotion. De la part des experts de l’ONU, si empressés de pourfendre l’interdiction du voile intégral. Et de tous ces professionnels de la lutte contre l’«islamophobie» ou de la «liberté religieuse», deux termes utilisés pour faire régresser la sécularisation. En fait, la discrimination des Ouïghours est si grave qu’elle devrait réunir, pour une fois, les antiracistes de mauvaise foi et les humanistes sincères.

Depuis dix ans que je tente d’alerter sur ce dossier, je n’avais, comme beaucoup, qu’une seule source : les témoignages ahurissants des militants ouïghours. Notamment de Rebiya Kadeer, leur leader. Une femme forte, qui porte la tresse, souvent des minijupes et le sort de son peuple sur ses épaules. La première fois que nous nous sommes rencontrées, elle se remettait de six ans de prison et souriait tout le temps. Ses geôliers le lui avaient interdit tout au long de sa détention.

Nous étions bien avant les attentats de Paris. Alors que des foules d’intégristes menaçaient de tuer des dessinateurs en Europe pour 12 petits dessins, Rebiya me conta que la police chinoise brûlait régulièrement des corans, et même des écoles destinées aux Ouïghours, sans que personne réagisse. Je m’étonnais du décalage entre l’hystérie des pays de la Conférence islamique à propos de l’affaire des caricatures et du peu de soutien qu’elle rencontrait de leur part. Elle m’a répondu que les Ouïghours n’étaient pas arabes, ni opprimés par l’Amérique ou Israël, et qu’ils n’intéressaient donc personne.

Quelques ONG, tout de même, ont régulièrement demandé des comptes à Pékin. Jusqu’ici, le régime niait. La grande nouveauté, c’est qu’il vient de reconnaître sa politique d’assimilation forcée. Et même de la justifier en des termes venus d’un autre monde.

Au nom de la «sinisation» et sous prétexte de «défendre la solidarité ethnique et l’harmonie religieuse», la Chine trouve normal de déplacer des pans entiers de cette minorité non han parlant une langue turque loin de la province du Xinjiang où elle estt concentrée. Le régime tente de les diluer ethniquement en encourageant un maximum de Hans à s’y établir. Sa politique ne vise pas l’intégration ou le mélange, mais à arracher la moindre pousse de cette culture et de cette croyance.

Tout est fait pour convertir de force les Ouïghours à la religion du progrès. Et, comme toujours, la force ne fait que braquer. La plupart des Ouïghours résistent pacifiquement. Certains ont basculé dans le terrorisme, ont rejoint l’Etat islamique et commis des attentats sanglants sur le territoire chinois. Ce qui encourage bien sûr Pékin à accélérer la mise sous tutelle de leur communauté.

Le mot n’est pas trop fort ni exagéré. Le régime vient de passer une série de lois «anti-halal». Si vous êtes né ouïghour, le moindre comportement suspect, comme ne pas boire d’alcool, utiliser WhatsApp, participer à des funérailles traditionnelles ou appeler son enfant Mohamed, peut vous mener droit à un «camp de rééducation». Pour ne pas être inquiété, il est conseillé de ne jamais manger halal et de publier ce statut Facebook : «Je crois au marxisme-léninisme. Je lève l’étendard et combats jusqu’au bout la mode du halal, ferme dans ma croyance, et même jusqu’à la mort.»

C’est dire si le cauchemar assimilationniste existe. On peut même parler de «racisme d’Etat» envers les musulmans de Chine. Un mélange sinistre de rêve identitaire et de fantasme victimaire que nous tentons d’empêcher ici.

Hélas pour les commerçants de la lutte contre l’«islamophobie», cette triste réalité n’est en rien le fruit de l’universalisme qui garantit l’égalité ou de la laïcité qui protège le droit de croire. Elle doit tout à une vision postrévolutionnaire, autoritaire, niant l’individu. La politique menée par Pékin n’est ni de l’intégration, ni même de l’assimilation démocratique, mais une politique coercitive, monoculturaliste, visant l’uniformisation. Nous devrions tous la dénoncer. Non pas de façon multiculturaliste, comme une atteinte à la «liberté des cultures ou des religions». Mais de façon humaniste. Comme une atteinte aux droits universels et aux libertés.

Caroline Fourest
Marianne, 19 octobre 2018