#MeToo et la zone grise

Le mouvement #MeToo et ses rebondissements n’en finissent plus d’agiter l’Amérique, et même le fond de l’air mondial. Il faut bien mesurer la portée de cette onde de choc. La chasse aux sorcières a changé de camp. Avec les affaires Kavanaugh et Argento, nous entrons même dans une zone grise, bien plus difficile à juger que l’affaire Weinstein ou Ramadan.

Le juge Brett Kavanaugh était en route pour le Graal, nommé à vie à la Cour suprême, jusqu’à ce qu’une femme l’accuse de l’avoir maintenue au sol avec ses amis lors d’une fête très arrosée il y a une trentaine d’années. Ce souvenir a suffi à déclencher une véritable tornade médiatique et politique.

L’enjeu est de taille. Depuis des années, l’équilibre de la Cour suprême menace de basculer du côté des conservateurs. L’arrêt Roe vs Wade qui garantit le droit fédéral à l’avortement ne tient qu’à un fil, en l’occurrence à un juge. Le candidat de Donald sera-t-il celui qui permettra cette revanche historique sur le féminisme ? Souvent déçus dans le passé, les «pro-life» ne le croient pas et ne le trouvent pas assez bigot.

Paradoxalement, la campagne menée par les démocrates et les féministes pourrait le faire remplacer par un autre candidat – une grenouille de bénitier qui ne prêterait pas le flanc au scandale ? – bien plus dangereux pour les droits des femmes au niveau fédéral. Mais c’est au niveau privé que le danger du prochain juge est évalué.

Deux autres femmes accusent Brett Kavanaugh. L’une d’avoir montré son pénis à l’occasion de ces soirées étudiantes hautement alcoolisées. Une troisième dit avoir été victime d’un viol collectif de la part de ses amis, en sa présence, même s’il n’y a pas directement participé. Une commission de sénateurs l’a passé sur le gril devant toute l’Amérique. Sa défense, outrée, n’a pas convaincu. Un sénateur républicain a suivi le vote des sénateurs démocrates après que des féministes eurent bloqué son ascenseur, en lui reprochant de laisser un «violeur» siéger à la Cour suprême. Sa nomination est reportée. Le FBI dispose d’une semaine pour enquêter. Est-ce assez ?

L’emballement médiatique et politique ne devrait pas se substituer à la justice, la vraie. De même qu’il ne faudrait jamais utiliser le mot «violeur» à la légère. S’il n’est pas plus grave que «gros porc», «exhibitionniste» ou même «complice de viol», il devient moins grave. Cela revient à le banaliser.

Ira-t-on jusqu’à qualifier Asia Argento de «violeuse» parce que son protégé au cinéma, Jimmy Bennett, lui a demandé 380 000 dollars pour ne pas se plaindre d’avoir couché une fois avec elle sous l’emprise du champagne ?

Est-ce vraiment la même chose que l’affaire Weinstein ? Les hommes, bien sûr, peuvent être violés. Comme ils peuvent être harcelés. Mais, dans leur cas, cela demande un contexte qui renverse la domination masculine, qui les fasse se sentir réellement en position d’obligés, menacés de perdre leur emploi s’ils ne répondent pas à des avances répétées.

Ce n’est pas tout à fait la même chose que d’avoir peur de blesser son mentor au cinéma si on lui dit non une fois. Le trouble augmente en apprenant que Jimmy Bennett a commencé par réclamer de l’argent.

En France, où les transactions financières sont bien plus rares, celles et ceux qui osent porter plainte pour viol sont agonis d’injures, soupçonnés d’être des putes et ne gagnent rien. Sauf de pouvoir se regarder de nouveau dans la glace pour avoir mis un prédateur hors d’état de nuire. Le prix à payer est si élevé qu’il dissuade de nombreuses victimes de porter plainte. En retour, il nous garantit un minimum de sincérité.

Dans les deux cas, l’affaire Kavanaugh, qui arrange les féministes, ou l’affaire Argento, qui nous embarrasse, nous entrons dans une zone grise qui annonce aussi les excès possibles du #MeToo. Pourtant, il n’y a rien à regretter. Cette libération de la parole est absolument nécessaire. Elle brise un silence millénaire qui a massacré et ruiné la vie de millions de femmes. Simplement, cette tornade suppose une vraie responsabilité. Les féministes, les premières, doivent veiller à ce que la dénonciation des agressions sexuelles ne soit ni banalisée ni instrumentalisée. C’est la condition sine qua non pour que le mouvement #MeToo débouche sur un monde plus équilibré, et non puritain et revanchard. Comme celui des prédateurs que l’on voudrait chasser.

Caroline Fourest
Marianne 5 octobre 2018