François et la bonne foi

On connaît bien des métiers où l’imprécision frôle la dangerosité. Menuisier, chirurgien, journaliste… En matière de presse, le manque de place et de temps ajouté à un fort tropisme peut aller jusqu’à trahir la réalité et sa complexité. C’est le cas lorsqu’une consœur de l’Obs se précipite pour annoncer que la France a été «condamnée à l’ONU pour « discriminations envers les femmes musulmanes »» dans l’affaire Baby Loup. Au diapason du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) qui accompagne la salariée voilée en guerre contre cette crèche. En le présentant comme une «bombe». Sans prendre le temps de préciser qu’il s’agit d’un comité d’experts sans pouvoir juridictionnel, ni même de contacter l’avocat de la crèche pour nuancer. Richard Malka aurait pu rappeler qu’il s’agit d’un avis qui rejoint la longue liste de commentaires négatifs émis par des commissions contre la laïcité française ou les dessins de Charlie Hebdo.

Cela reste un avertissement. Il sévit à l’ONU une lecture du Pacte international relatif aux droits civils et politiques de plus en plus favorable à la liberté religieuse au détriment de la laïcité. Les «experts» qui ont examiné ce cas complexe n’ont tenu compte que du droit et non du contexte : celui d’une salariée voilée entêtée à l’idée de faire payer une crèche laïque qui tentait de résister à la montée du prosélytisme intégriste en banlieue… A force de harcèlement, la crèche a dû déménager. L’ancienne salariée, elle, a perdu en cassation. Elle aurait perdu devant la Cour européenne des droits de l’homme. Mais elle vient de gagner une manche dans l’opinion, grâce à la légèreté de ce comité onusien. Et de quelques journalistes empressés de grossir la portée de leur avis.

Parfois, la mauvaise foi journalistique consiste à minimiser les réalités qui dérangent. Comme lorsque des confrères se sont emballés pour l’élection de Jeremy Corbyn à la tête des travaillistes… En «omettant» d’aborder ses positions troubles sur l’antisémitisme et l’islamisme, et le mal qu’elles pouvaient faire à la gauche. Le Monde et «Arrêt sur images» sont allés jusqu’à cogner sur ceux qui alertaient, dont j’étais. Quatre ans plus tard, les «révélations» s’enchaînent, le débat déchire l’Angleterre. Ceux qui criaient au mensonge sont bien silencieux.

Mais prenons un cas qui n’arrange pas mon prisme d’éditorialiste : la polémique entourant les dernières déclarations du pape. L’honnêteté journalistique commande de le dire : ces propos sont moins choquants écoutés dans leur contexte que certaines manchettes ne le laissent penser. A les lire, on croirait que le pape a publié un communiqué pour recommander de psychiatriser les enfants détectés homosexuels. Le contexte est fort différent. A l’occasion d’une conférence de presse informelle dans l’avion qui le ramenait d’Irlande, il a répondu à la question de savoir quelle attitude devrait adopter un père comprenant que son enfant est homosexuel ? Pour un pape, sa longue réponse va dans le sens d’une certaine ouverture d’esprit, plus grande en tout cas que ses prédécesseurs. Non seulement il recommande d’écouter et de dialoguer, mais il invite les parents à ne pas ignorer leurs enfants homosexuels. Ce serait un «défaut de paternité ou de maternité». C’est par la suite qu’il se prend les pieds dans sa bonne volonté. En voulant inviter les parents à respecter la décision de leur enfant une fois adulte, il laisse échapper qu’ils auraient pu agir plus tôt : «C’est une chose quand cela se manifeste dès l’enfance. Il y a beaucoup de choses à faire par le biais de la psychiatrie pour voir comment sont les choses… Mais c’est autre chose quand cela se manifeste après 20 ans.»

Le service de communication du Vatican a retiré le mot «psychiatrie» du verbatim. La polémique, pourtant, était inévitable. A cause de ces mots : «homosexualité» et «enfants», mais surtout du contexte. Celui des affaires de pédophilie secouant l’Eglise. Des milliers d’enfants traumatisés par les viols commis par des prêtres qui, eux, sans doute, ont grand besoin de la psychiatrie… Depuis des siècles, l’Eglise persécute les homosexuels, laisse croire qu’ils seraient des prédateurs d’enfants, tout en couvrant les viols de ses prêtres pédophiles. Le pape François ne voit pas l’urgence d’agir. Voilà pourquoi ses propos vaguement tolérants sur les enfants et l’homosexualité ne pouvaient que froisser.

Caroline Fourest
Marianne 31/8/18