Une Yézidie croise son bourreau

C’est une scène qui révolte. Une survivante du génocide yézidi, Ashwaq Haji, 18 ans, pensait trouver refuge en Allemagne, jusqu’à ce qu’elle y croise plusieurs fois son bourreau. Un seigneur de la guerre de Daech se baladant dans les rues de Stuttgart comme si de rien n’était. Il en a même profité pour l’intimider. Elle est repartie en Irak. Lui vit toujours parmi nous. C’est un peu comme si une rescapée de la Shoah se faisait menacer par un dignitaire nazi dans les rues de New York après-guerre. Au moins, les nazis choisissaient des destinations exotiques, comme l’Amérique latine, loin de leurs victimes. Il fallait monter des commandos pour les retrouver. A notre époque, il suffirait que la police allemande arrête ces seigneurs de la guerre totalitaires, esclavagistes et génocidaires, pour qu’ils soient jugés. Il va bien falloir. Et vite. Car cette histoire contient tous les maux que l’Europe et sa politique d’asile doivent absolument éviter.

Alors que des milliers d’innocents fuyant la barbarie se noient avant d’échouer sur nos côtes peu accueillantes, l’asile européen ne peut servir d’abri à leurs tortionnaires. Sinon l’extrême droite – qui confond victimes et bourreaux – finira par convaincre une majorité d’Européens de fermer nos portes aux deux. Leur petit commerce a de quoi fleurir. Entre ce nouvel épisode absurde, le nouvel an tragique à Cologne, les attentats commis par des «revenants» ou ce tribunal suédois qui vient de considérer comme «victime de discrimination» une intégriste qui refuse de serrer la main de son employeur… Détourner le regard ne sert à rien. Au contraire, il faut regarder en face les limites de notre tolérance démocratique, sa grandeur et ses faiblesses. Et le dire haut et fort : c’est Ashwaq qui a sa place en Europe, pas son bourreau.

La première fois qu’elle l’aperçoit dans les rues de Stuttgart, elle croit à un symptôme posttraumatique. Comme des milliers de yézidies, Ashwaq a été arrachée à sa vie et aux siens par les djihadistes le 3 août 2014. Les hommes et les femmes âgées ont été exécutés. Les plus jeunes ont été vendues comme esclaves sexuelles. Ashwaq n’est pas encore majeure lorsqu’elle est achetée 100 dollars par un seigneur de la guerre qui se fait alors appeler Abou Houmam. Pendant trois mois, il la trimbale partout, comme son objet, comme son jouet, comme un bouclier humain dont il peut abuser. Elle le suit contre son gré de Mossoul à Rambusi, où il est en charge des prisonniers.

Un jour d’octobre, Ashwaq est enfin libre. Mais elle n’a plus nulle part où aller. La ville où les yézidis ont été raflés est presque entièrement détruite. Elle erre six mois en Irak, avant de rejoindre l’Allemagne pour se soigner et recommencer à vivre. Ce sont dans ces rues – qu’elle pensait les plus sûres au monde – qu’elle croise son tortionnaire : «J’ai regardé derrière moi. Je ne pouvais pas croire que c’était lui. Je me suis dit : « C’est un homme de Daech. C’est impossible qu’il soit en Allemagne. »» C’était pourtant lui. Et si Ashwaq en est si sûre aujourd’hui, c’est que le tyran a poussé le vice jusqu’à la suivre et l’aborder : «Il m’a dit en allemand qu’il voulait me poser une question. J’ai répondu en allemand. Il m’a dit : « Tu es bien Ashwaq ? Je suis Abou Houmam et je te connais. »» La jeune yézidie tente de nier, mais son prédateur l’a bien identifiée. Il connaît même la date de son arrivée en Allemagne et le quartier où elle vit.

Pourquoi s’est-il vanté ? Sans doute pour retrouver un peu de ce pouvoir de terreur qu’il a perdu en se cachant parmi les innocents. Effrayée, Ashwaq est allée trouver la police. La police lui aurait confié ne rien pouvoir faire, car il est aussi réfugié. Est-ce vrai ? Un mois après, en tout cas, rien n’a bougé. Paniquée à l’idée d’être traquée par Abou Houmam, Ashwaq a fini par repartir en Irak. D’après une interview donnée à Rudaw, principale chaîne de télévision du Kurdistan irakien, il y aurait d’autres cas comme elle : «J’ai entendu d’autres filles qui suivaient le même programme à Stuttgart dire qu’elles avaient vu leurs geôliers de Daech, mais elles n’osent pas parler.» Elles doivent oser. Sinon, nous devons le dire pour elles. Leurs tyrans n’ont pas à trouver refuge dans nos rues. Leur place est devant un tribunal pour crimes contre l’humanité.

Caroline Fourest
Marianne 24 août 2018