L’URINOIR ARROSÉ

Si vous avez décidé de rester à Paris cet été, il y a une exposition à ciel ouvert que vous ne pourrez pas louper : les fameux urinoirs expérimentaux. Soyons honnêtes, au début, on a cru à un hoax, l’une de ces fausses nouvelles réac visant à dauber sur la Mairie. Et puis on est vraiment tombé dessus. Non pas sur l’un des beaux spécimens customisés, ni même l’un de ces immenses pots de fleurs rouges censés faire pousser une plante quand un homme introduit son zizi dedans, non, un vrai spécimen de pissotière bien moche. Un mastodonte gris, avec un grand trou à ciel ouvert, planté au milieu de la chaussée, au croisement d’une impasse.

Il paraît que c’est une œuvre d’art. Par charité pour l’artiste, qu’on espère bénévole, nous ne donnerons pas le nom du génie qui a donc imaginé cette énorme meringue sale… Tellement laide qu’on pourrait vomir dedans. C’est peut-être le but : rentabiliser l’objet.

A croire que ces urinoirs complotent avec les barrières grises et vertes des multiples travaux défigurant Paris, pour vous obliger à marcher en dehors des trottoirs. A leur vue, vous préférez mourir écrasé ou verbalisé pour avoir emprunté un couloir de bus plutôt que de les croiser.

Dans le cas de l’urinoir que j’ai rencontré, il est certainement destiné à éviter l’odeur d’urine qui embaumait la petite ruelle escarpée juste à côté. Sauf que, désormais, même si vous tracez tout droit, vous ne pouvez pas penser à autre chose qu’à des messieurs qui pissent, au point d’en sentir l’odeur comme si vous aviez pris la ruelle. Non seulement l’urinoir mange le trottoir de l’une des rues les plus passantes de Paris, mais il vous crie que la ruelle d’à côté sent mauvais !

Que ces pissotières soient rouges ou fassent pousser des plantes ne change rien à l’affaire. Vous pouvez encore moins les louper. Le principe même de ces urinoirs réservés aux hommes a de quoi entêter, un peu comme l’odeur que l’on cherche à éviter.

Vous avez beau retourner l’objet dans tous les sens (attention à ne pas vous salir), vous ne comprenez pas pourquoi vous devriez penser à des messieurs qui pissent ou les regarder pisser en marchant dans les rues de Paris.

Vous me direz qu’ils n’ont pas attendu les urinoirs pour uriner sous vos yeux. N’est-ce pas le fond du problème ? Et en quoi ces urinoirs vont-ils le régler ?

A moins de les transformer en distributeur de boissons ou d’y faire pousser de la weed, les hommes ivres n’essayeront jamais de les trouver ou de bien viser. Ils continueront à pisser n’importe où. Ces urinoirs ne peuvent concerner qu’une clientèle légèrement plus affinée. Des messieurs qui refusent d’attendre pour se soulager. Mais alors cette mesure ne fait qu’accompagner leur incivilité.

Un être humain n’est pas censé se comporter comme un clebs mal dressé. Il doit pouvoir se retenir le temps de trouver un café ou de rentrer chez lui, comme font les femmes – dont on dit pourtant qu’elles pissent plus souvent que les hommes. C’est un fait, les femmes pissent plus souvent. Pourtant, ce sont les hommes qui parfument nos rues d’effluves d’urine. A votre avis pourquoi ? La faute à la nature ?

Certes, leur matériel est plus facile à sortir, mais il n’est pas si difficile de s’accroupir ou même de pisser debout quand on est une fille. Sauf que, si les filles faisaient ça, elles se feraient huer ou agresser. Tandis que les hommes peuvent sortir leur pénis, pisser partout et on ne leur dit rien. On ne les verbalise pas, on ne les hue pas. On leur offre des bouts de trottoir, presque des statues à la gloire de leurs besoins, pour les récompenser et même les encourager. Voilà pourquoi le masculin colonise l’espace public. Ce n’est pas tant la faute à la nature qu’à notre culture. Alors que les femmes sont dressées depuis l’enfance à se faire discrètes, toute la société se donne le mot pour inciter les hommes à rester malotrus. Ces pissotières leur crient que la rue appartient aux pénis décomplexés. Autant dire qu’elles ne vont rien arranger.

Caroline Fourest
Marianne 17 août 2018