Russie : le goulag d’Oleg Sentsov

Il va peut-être mourir entre deux buts. Pendant que nous vibrons pour le Mondial en Russie, le cinéaste croupit dans un goulag de Sibérie. Sa grève de la faim, entamée juste avant le début de la compétition, entre dans sa phase terminale. Il a perdu 15 kg. Sous peu, il atteindra la limite dont personne n’est revenu : celle des soixante-dix jours. Cette mort formerait comme une tache indélébile sur le Mondial de Poutine, à défaut de pouvoir imprimer sa conscience. Elle laisserait plus de traces que les buts de l’équipe de Croatie ayant éliminé la Russie. Plus que la vidéo dédiant cette victoire à l’Ukraine réalisée dans sa chambre par le joueur croate Domagoj Vida.

Le pauvre a dû s’excuser pour ne pas être viré du Mondial. S’il avait eu le malheur d’être de nationalité russe, on l’aurait déjà torturé et enfermé. C’est ce qui est arrivé à la soixantaine de prisonniers politiques ayant soutenu Maïdan ou refusé de voir la Crimée annexée, à l’issue de procès staliniens, si grotesques qu’on les croirait sortis d’une série B.

Dans le cas du cinéaste Oleg Sentsov, le scénario et le montage ont été particulièrement bâclés. Tout le monde n’a pas son talent. Et les services secrets russes ne sont pas connus pour leur imagination, juste pour tout oser.

Personne n’ose tenir tête à Poutine. Il peut tout faire.

Une vidéo avec un homme en cagoule tentant d’allumer un incendie, un témoignage obtenu sous la torture, l’accusation grotesque habituelle de soutenir l’extrême droite,
et le tour était joué. Accusé de préparer un « acte terroriste », le cinéaste, qui tournait en réalité un film sur Maïdan, a été condamné à vingt ans de prison en janvier 2015. Pendant que nous pleurions nos morts à Paris, le couperet tombait. Sa vie d’homme libre était terminée. Et le monde s’en fichait.

Personne n’ose tenir tête à Poutine. Il peut tout faire. Déstabiliser un pays voisin, l’annexer, intoxiquer la planète entière avec des fake news grâce à ses
armées de trolls, faire disparaître des opposants, des journalistes, menacer l’Europe et tous ceux qui la soutiennent… Qui va l’arrêter ? Le président américain élu grâce à ses campagnes d’intoxication ? Même le très européen président français, celui qu’il n’a pas réussi à faire battre au profit de sa favorite, Marine Le Pen, hausse à peine le ton.

Il se trouve même des Européens, libres de leurs mouvements et de leurs pensées, pour lui trouver du charme et l’admirer. A l’extrême gauche et à l’extrême droite de l’Europe, qu’ils grignotent par les deux bouts, pour mieux l’affaiblir. Poutine dope en priorité les groupes nationalistes, les mieux placés pour briser l’Europe de l’intérieur. Voilà qui arrangerait tellement ses affaires, et son rêve impérialiste de grande Russie.

Le projet avance bien.

Dans quelques jours, le Mondial va s’arrêter. Oleg Sentsov, lui, aura arrêté sa grève de la faim, ou il sera mort.

Rien ne lui résiste. Parfois, seulement, le silence se brise. En ayant eu le courage d’entamer cette grève de la faim à la veille du Mondial, Oleg Sentsov a saisi sa dernière chance, celle de ne pas être oublié. Des soutiens sont venus du monde entier, en premier lieu du monde du cinéma.

Catherine Corsini et plusieurs dizaines de cinéastes ont encore tout récemment lancé une pétition pour qu’on ne l’abandonne pas. Ces mobilisations rassurent. Nous ne sommes pas encore totalement anesthésiés, ni habitués à vivre cette immense régression vers le règne des démocratures. Un monde où Trump et Kim Jong-un se trouvent des points communs, tandis qu’Erdogan et Poutine règnent en enchaînant les arrestations d’opposants, les tortures et les mandats d’arrêt, sans la moindre difficulté. Une planète sans gendarme ni même une communauté internationale pour tousser, où l’Amérique a quitté le Conseil des droits de l’homme et où l’Europe ne pèse plus.

Dans quelques jours, le Mondial va s’arrêter. Nous saurons qui a gagné… Une équipe européenne. Après tout, le football est désormais ce qui nous tient ensemble, comme dans tous les pays en voie de développement, sans Etat fort ni réel projet commun.

Oleg Sentsov, lui, aura arrêté sa grève de la faim, ou il sera mort. Nous, nous continuerons de vivre dans un immense match truqué, où l’équipe russe peut à tout moment enlever, arrêter ou empoisonner les joueurs d’une équipe adverse. Chez elle, tous les coups sont permis pour gagner. Et nous, nous ne savons plus former une équipe, ni défendre l’hymne démocratique qui devrait nous souder.

 

Caroline Fourest

Marianne, 14/07/2018