Réseaux sociaux : génération trouillards

Le débat sur les réseaux sociaux vire parfois au concours de pleureuses. Où la violence des réactions rend la franchise périlleuse.

Le militantisme issu des grands débats du XIXe siècle qui nous a longtemps structurés n’a plus d’héritiers, ni d’organes, ni même de porte-voix, pour continuer à transmettre. Et la relève a de quoi déprimer.

La génération qui vient n’est pas dépolitisée. Elle s’engage sur les réseaux sociaux, sur des causes qu’elle pioche, selon les tendances du moment. D’une certaine façon, elle est moins partisane, mais aussi volatile, influençable et rarement courageuse. C’est même l’un de ses traits marquants : la peur d’offenser, et donc de penser.

Quand on a grandi avec et sur les réseaux sociaux, on est à la fois plus narcissique et plus susceptible. On craint surtout pour sa réputation. Chaque fois qu’une idée jaillit, une meute vibre dans votre poche pour vous rappeler à l’ordre. Voilà qui n’incite guère à la témérité.

Penser différemment, c’est prendre le risque d’être pris en chasse, de perdre des amis virtuels, de voir sa cote sociale baisser. La pire chose qui puisse arriver à un jeune. Comme la plus grande insulte, celle qui peut vous valoir bannissement, est d’être soupçonné de racisme ou d’une phobie quelconque, ne vous étonnez pas d’en voir si peu prendre des risques et des coups sur des sujets sensibles.

Il existe bien sûr des exceptions qui rassurent. Des comportements partisans, un peu old school, qui perdurent. On trouve toujours des jeunes pour aimer la radicalité. Ils choisissent de s’engager à l’extrême droite ou à l’extrême gauche, selon leur environnement amical et familial. Mais les autres ? Où s’engagent-ils et osent-ils encore penser ?

Comme l’engagement numérique fonctionne par tribus, tout les pousse vers un militantisme communautaire. Il n’est pas négatif en soi, sauf lorsqu’il se caricature et tourne au victimaire. C’est le danger de l’identity politics. Les grands débats idéologiques ont muté vers des revendications sectorielles, où chacun exige sa part du gâteau comme seul projet commun. Un concours de pleureuses qui sied parfaitement à l’engagement virtuel. La combinaison des deux, le fond et la forme, donne cette atmosphère particulière, où la seule convergence des luttes – une intersectionnalité à la dérive – vise par exemple à brider la quête d’émancipation féministe par peur d’offenser… des machistes qui vous accusent de racisme.

Il suffit d’observer l’état mental et politique des associations de droits des femmes et LGBT pour mesurer l’ampleur du désastre. Plusieurs associations censées se battre pour l’égalité et le progrès sont infestées de militants tétanisés à l’idée de critiquer le voile ou le fanatisme montant par peur d’offenser. Certains vont jusqu’à s’allier avec des intégristes sexistes et homophobes pour avoir l’air tendance. Ne leur dites pas qu’ils ont basculé du côté de la réaction, ils ne savent plus penser en termes de progrès ni même de dominants/dominés. Chez eux, toute complexité idéologique se résume à la grande alliance virtuelle des minorités.

Cette vision simpliste des identités et du débat d’idées, promue en France par la Fondation Obama et ses réseaux, mène à tous les excès. Aux Etats-Unis, des étudiants noirs demandent des safe rooms pour rester entre soi, quand certains en profitent pour installer des tapis et prier. Le corps enseignant, lui, est terrorisé à l’idée d’aborder certains sujets jugés tabous et offensants, comme le voile, Charlie Hebdo, o même savoir… s’il faut vraiment changer de sexe à 10 ans. Des thèmes qu’il est presque impossible d’aborder sans risquer de déclencher une émeute, un boycott, voire une campagne aboutissant à vous faire virer.

C’est évidemment la mort assurée de la transmission universaliste. Un autre facteur, plus délicat à aborder, y concourt. La baisse générale du niveau de QI. C’est un fait. Nous perdons 3 à 4 points par décennie. Notre mode de vie interconnecté, la façon dont nous sommes incapables de nous concentrer sans zapper ou cliquer, a segmenté nos cerveaux. Non seulement nous avons peur de penser, mais nous sédimentons plus lentement, et de façon plus fragmentée. De quoi assurer le succès d’un militantisme peureux et identitaire au détriment de l’abstraction et de l’utopie. Il faudrait une nouvelle rupture technologique pour remuscler nos cerveaux. Ainsi qu’un nouveau logiciel idéologique pour relancer la machine à voir plus loin que nos identités. Autant dire que cela demande un peu de courage.

Caroline Fourest

Marianne, 23/6/18