La tentation du crucifix

Tous les pays européens sont traversés par le ressentiment après ces années d’attentats. Chacun encaisse le contrecoup à sa façon, selon ses spécificités culturelles et ses anticorps. Dans un pays aussi peu laïc que l’Allemagne, le controversé ministre-président de Bavière (CSU) réclame qu’on ressorte les crucifix pour les clouer au mur de chaque administration dépendant de son Land. Une annonce guidée par le désir de récupérer l’électorat de l’AfD en vue des prochaines échéances régionales. Elle fait débat et choque. Tant mieux. Un jour, on s’y habituera peut-être…

Au Danemark, où le centre droit s’inquiète des croupières taillées par l’extrême droite, le gouvernement a réagi autrement. Il a fait voter une loi interdisant le voile intégral dans l’espace public. Un texte qui a su fédérer les voix des différents partis, des populistes aux sociaux-démocrates. Ces deux mesures politiques ont beau procéder du même climat, de la même angoisse, elles ne portent pas le même esprit, ni ne plantent les mêmes graines pour l’après.

Brandir le crucifix comme s’il allait protéger la population chrétienne des vampires islamistes nous ramène cent ans en arrière. Au temps où l’Etat se disait religieux pour mieux manipuler les foules superstitieuses. Même l’Eglise allemande s’inquiète de cette instrumentalisation grossière. En un symbole, voilà ravivé le spectre des guerres de Religion que la sécularisation a mis tant de siècles à éteindre.

Afficher une croix sur des bâtiments publics ne détruit pas seulement l’égalité, mais la notion même de citoyenneté, placée par la force des symboles sous le respect d’une identité religieuse supérieure. Il n’existe pas plus court chemin pour abandonner de soi-même tous les acquis de la sécularisation menacés par les fanatiques que l’on prétend combattre ou repousser. En plus d’exciter le mal-être dont se nourrissent les extrêmes.

On connaît les excès du multiculturalisme. Voici ceux du monoculturalisme, tout aussi destructeurs de ce qui permet de « faire société ». Ces deux tentations – celle des accommodements raisonnables au nom du particularisme et celle de la domination culturelle – se conjuguent pour faire reculer la sécularisation et menacer l’égalité.

Même si elle tente de répondre aux mêmes peurs, l’interdiction du voile intégral qui gagne l’Europe propose une autre voie. A partir du moment où la loi ne pointe pas du doigt une religion mais bien le fait de « dissimuler son visage », ces lois préservent l’espace public d’un symbole ségrégationniste nuisant à l’égalité comme à la sécurité. C’est une démarche à l’opposé de l’imposition d’un symbole de domination culturelle comme le crucifix puisqu’elle vise, au contraire, à protéger l’espace public d’un particularisme. Elle conduit au droit à l’indifférence, et non au droit à la différence, à la neutralité plutôt qu’au choc des identités.

Ceux qui ne pensent qu’en termes de minorités/majorité n’y voient qu’un moyen de brimer une minorité puisque le niqab est associé – par la force des intégristes – à l’islam. Ils oublient d’analyser la situation en termes de dominants/ dominés. Car c’est bien l’usage d’un vêtement au service d’un projet de domination qui est visé. Ce qui change tout, notamment l’esprit de l’interdit, protecteur de l’égalité plus qu’il ne détruit une liberté.

Les opposants à la loi sur les signes religieux à l’école publique, ou à l’interdiction du voile intégral dans l’espace public, n’ont jamais voulu l’entendre. Ils continuent de présenter ces lois comme vexatoires et menant à la fièvre identitaire. En fait, ces mesures ont contenu cette fièvre en lui proposant une alternative. Entre interdire le voile intégral et imposer le crucifix, la France a bien choisi. Désormais, d’autres pays européens prennent ce même chemin. Il faut s’en réjouir. Mais il faut se tenir à cette voie et à elle seule. Si, un jour, en plus d’interdire le niqab, ces mesures visaient à imposer des crucifix sur les bâtiments publics, la digue tomberait. Dès lors, il n’y aurait plus d’alternative. Et la fièvre identitaire balaierait notre passion courageuse pour l’égalité.

Caroline Fourest

Marianne, 9/6/18

Une réflexion sur “La tentation du crucifix

  1. Entièrement d’accord avec vous mais à une condition : que l’interdiction du voile du visage dans l’espace public par la loi s’assume comme un choix de société et ne se cache pas derrière l’alibi sécuritaire de permettre les contrôles d’identité comme la France l’a fait par son discours officiel.
    La Cour européenne des droits de l’homme a confirmé qu’un tel choix de société, un choix de sociabilité normale qui se refuse à laisser transformer les femmes en « Belphégor », était conforme à la convention et que l’alibi sécuritaire ne tenait pas la route. En effet, comme un motard peut enlever son casque pour permettre le contrôle de son identité, un voile peut être soulevé dans le même objectif.
    Donc, dans ce combat culturel contre l’islamisme, assumons nos choix fondamentaux, sans faux semblant ! Cela fait partie du combat à mener. Et c’est essentiel que nos adversaires/ennemis le comprennent bien.

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