Menaces sur le droit à l’IVG

Emmanuel Macron n’avait aucun besoin d’inciter les catholiques à se mêler davantage de politique ou de questions temporelles. S’il est bien un sujet de société qui passionne les chrétiens politiques, c’est le droit à l’avortement. Et ils se mobilisent déjà bien assez pour le faire reculer. Aux Etats-Unis, ce droit ne tient plus qu’à un fil : une voix ou deux à la Cour suprême. Sur le terrain, tout a été tenté pour détériorer les conditions dans lesquelles les femmes américaines avortent. Elles sont plus mauvaises que dans les années 80. Surfinancés, des groupes chrétiens fanatiques multiplient les actions de lobbying pour faire voter des lois limitant le recours à l’avortement Etat après Etat. En face, les défenseurs des droits des femmes sont plus démunis que jamais. Donald Trump, qui n’était pourtant pas le candidat de la droite religieuse, s’apprête à couper les aides directes et fédérales des centres de planification familiale encourageant le droit à l’avortement.

Cette politique, déjà menée par Ronald Reagan et George Bush, contribuera à asphyxier le droit des femmes à disposer de leur corps partout dans le monde. En effet, les plannings américains financent souvent les plannings des pays émergents. Couper les crédits aux Etats-Unis induit, par ricochet, de faire reculer la planification familiale dans les pays asiatiques, arabes et africains. La droite américaine vient donc prêter main-forte aux islamistes pour menacer les droits des femmes.

L’Europe ne résiste pas mieux à cette tenaille intégriste. Le risque de nouveaux attentats alimente un repli identitaire chrétien qui nous ronge de l’Est à l’Ouest. L’Irlande tente d’avancer en organisant un référendum pour lever l’interdiction d’avorter inscrite dans sa Constitution depuis 1983. Mais son résultat est incertain.

Ailleurs, tous les signaux sont au recul. En Croatie, plus de 10 000 manifestants ont demandé la remise en cause du droit à l’avortement, à l’initiative de l’Eglise catholique. Une nouvelle loi est en discussion. Il est peu probable qu’elle aille vers une libéralisation. En Pologne, le gouvernement s’apprête à rendre quasi impossible un droit déjà limité aux cas de malformation sévère, de danger pour la santé de la femme enceinte ou de viol. Les Polonaises attachées à leur liberté doivent se battre pied à pied pour empêcher cette marche arrière. L’heure n’est décidément plus aux progrès.

En Hongrie, les autorités diligentent carrément des enquêtes contre les centres pratiquant des interruptions de grossesse. Le gouvernement populiste prorusse d’Orban ne cesse d’alimenter l’hystérie anti-Soros, un milliardaire américain qui finance mondialement les centres de planification familiale. Cette stratégie antiaméricaine autant qu’antiféministe fait écho aux campagnes de propagande menées depuis des années par la Russie de Poutine, très active derrière tous les mouvements cherchant à radicaliser l’identité chrétienne de l’Europe.

C’est la grande différence avec les années précédentes. Les mouvements intégristes chrétiens, hostiles aux droits des femmes, ont toujours existé. Jusqu’ici, ils pouvaient compter sur le soutien puissant de l’Eglise, mais pas sur celui des Etats ni des sociétés. Depuis quelques années, leur projet de réaction rencontre un écho croissant dans la population européenne et croise en prime l’agenda géopolitique d’une grande puissance qui a décidé de déstabiliser son voisin européen pour rebâtir une ère d’influence – quasi impériale – sur la base de l’identité chrétienne.

On aurait tort de penser que ce mauvais vent d’est se diluera comme le nuage de Tchernobyl. Il voyage. Si on le laisse souffler, il contaminera bien vite tout le paysage européen. Surtout si la menace d’attentats islamistes continue d’alimenter les peurs et donc la tentation du repli identitaire. Coincé entre les barbus et les croisés, le corps des femmes et leur liberté s’annoncent comme les grands perdants du choc des identités viriles. Les féministes y sont habituées. Elles résisteront. Tout ce qu’elles demandent, c’est que des leaders qui se veulent proeuropéens et modernes comme le président français cessent d’encourager cette réaction. Ce qu’il fait lorsqu’il flatte en même temps une vision aseptisée de la laïcité et une vision politique de la religion.

Caroline Fourest

Marianne, 25/5/18