Une caméra a-t-elle un genre ?

Comme l’ont rappelé Cate Blanchett et les 81 femmes qui ont gravi les marches du palais pour réclamer plus d’égalité dans le 7e art, une seule réalisatrice a obtenu la Palme d’or au Festival de Cannes. Il ne s’agit pas de réclamer qu’on attribue les prochaines Palmes en raison du genre de sa réalisatrice et non des qualités du film. Simplement de souhaiter qu’on voie plus de films signés par des femmes capables de rivaliser avec ceux réalisés par des hommes. Les créateurs de fictions façonnent nos représentations. A partir de leur pupille et de leurs fibres, ils font rentrer le monde dans leur univers. D’où l’importance de varier ces regards. Ils seront toujours plus différents d’un être à l’autre que d’un genre à l’autre. Plusieurs réalisateurs masculins nous ont offert de magnifiques odes féministes. Comme Ridley Scott avec Thelma et Louise.

Ou George Cukor, quarante ans plus tôt, avec Madame porte la culotte, interprété par l’immense Katharine Hepburn. Au début du XXe siècle, il n’existait qu’une seule femme capable de produire un film aux Etats-Unis, Alice Guy. Elle s’appelle Alice Guy est le titre d’un beau documentaire signé Emmanuelle Gaume qui lui rend hommage et ranime sa pellicule.

Un siècle plus tard, il existe toujours aussi peu de productrices à Hollywood, mais bien plus de femmes fortes à l’écran. La force est officiellement avec elles. Dans Star Wars, elles n’ont plus seulement d’étranges coupes de cheveux, mais enfin des sabres laser. Depuis Lara Croft, elles ont même des muscles, mais aussi de magnifiques bras dans Wonder Woman. Un film d’action à gros budget enfin réalisé par une femme, tout comme le Star Trek 4 qui s’annonce. Parmi celles qui ont ouvert cette voie, la réalisatrice Kathryn Bigelow ( Zero Dark Thirty et Démineurs) a su s’émanciper du genre intimiste, presque domestique, dans lequel les réalisatrices se sont enfermées et parfois se complaisaient. Ces noms et ces films restent des exceptions.

Un chiffre revient comme une gifle chaque année dans les statistiques exigées par le ministère de la Culture pour mesurer les progrès de l’égalité dans le monde artistique : à peine 20 % des films français sont réalisés par des femmes !

Toutes les sociétés s’organisent pour faire douter les femmes d’elles-mêmes

Et, bien sûr, elles ne réalisent que des films à petit budget. C’est ici que le bât blesse, là que la vraie sélection s’opère : au niveau du montage financier.

Produire un film ressemble à un parcours du combattant absolument interminable et éreintant. Parvenir au bout de ce saut d’obstacles demande une confiance en soi et une obstination absolues. Or, c’est justement ce qui manque aux femmes.

L’assurance n’est pas innée ni naturelle ; elle est le fruit d’une éducation.Toutes les sociétés s’organisent pour faire douter les femmes d’elles-mêmes, dès qu’elles émettent leurs premiers sons. Un petit garçon est autorisé à faire du bruit, à se faire remarquer, comme un petit roi. Tandis qu’une petite fille est éduquée pour être une princesse, qui brille par son silence ou ses robes. Comment s’étonner qu’en grandissant les petites filles veuillent plus souvent être actrices que réalisatrices de films de guerre…

L’actrice comme l’acteur sont plus souvent des objets (de fantasme) que des sujets. Ce qui les place souvent dans un état d’extrême insécurité.

C’est encore plus vrai pour les comédiennes, bien plus scrutées pour leur physique que leurs collègues masculins. Les acteurs peuvent avoir du ventre, peu de cheveux, et jouer des rôles de don juan. Les actrices, elles, doivent surmonter des regards bien plus exigeants, qu’ils émanent des réalisateurs, des distributeurs ou des spectateurs. Cela ne facilite pas l’émergence de gueules atypiques, qui existent, certes, mais demeurent si rares. De Simone Signoret à Meryl Streep, elles ont défié le diktat de la femme lisse et objet. Il reste tant à imaginer. Tant de personnages atypiques naîtraient si davantage de femmes réalisaient. Pour cela, elles doivent apprendre à croire en elles et il faut que l’industrie du cinéma leur fasse davantage confiance. Que les jurés du CNC acceptent de soutenir des films plus ambitieux, même quand ils viennent de jeunes réalisatrices. Que les distributeurs acceptent de prendre des risques et de miser sur elles. C’est ainsi, et non en instaurant des quotas ou en misant sur la mauvaise conscience des festivals, que l’on révolutionnera vraiment la pupille du 7e art. Et donc notre regard.

>> Elle s’appelle Alice Guy, d’Emmanuelle Gaume.

 

Caroline Fourest

Marianne, 20/5/18