Le délire de « l’appropriation culturelle »

C’est la dernière folie à la mode chez les afro-communautaristes et autres marchands du temple victimaires. Crier à l’ « appropriation culturelle » chaque fois qu’apparaît une chanteuse qui se tresse des dreadlocks. Ou, mieux, lorsqu’un chanteur métis comme Bruno Mars s’essaie au funk. Le voilà accusé de jouer de son « ambiguïté raciale » (entendez portoricain, philippin et juif) pour « transcender les genres » et s’approprier la culture noire. Il y a soixante-dix ans, Elvis Presley était boycotté par certaines radios parce qu’il chantait comme un « Afro-Américain » . Aujourd’hui, il serait accusé de piller la culture noire ! A en croire certains, populariser le yoga serait même devenu une forme de spoliation culturelle. Au Canada anglophone, des étudiants ont préféré annuler une série de cours gratuits destinés aux handicapés par peur de commettre un péché d’appropriation culturelle ! Ne riez pas. C’est très sérieux. Et le symptôme d’une maladie mentale venue d’Amérique qui guette sérieusement notre rive égarée de l’antiracisme.

Comme souvent, ce nouveau délire est promu conjointement par les réseaux américains proches de la Fondation Obama et par les réseaux indigénistes chers au Qatar. Les deux se rejoignent dans leur détestation commune de la laïcité et du droit à l’indifférence. Car c’est bien ce que vise la dénonciation de l’« appropriation culturelle » : non pas le racisme, mais l’universalisme.

Ces gardes-frontières de l’identité n’ont rien d’antiracistes. Ce sont les jumeaux de Génération identitaire. Des nazillons ségrégationnistes. En qualifiant d’ « appropriation culturelle » tout partage et tout mélange, pileux ou musical, ils ne font que cloisonner et diviser.

Bien des internautes se moquent d’eux. Les militants réellement antiracistes redoutent cette forme d’intimidation intellectuelle mijotée dans des cercles universitaires douteux dits « racisé.es ». La nouvelle génération tombe plus facilement dans le panneau. Elle a si peur d’être accusée de racisme sur les réseaux sociaux qu’elle cède volontiers à leurs oukases et s’interdit même de penser sur ces sujets. Les marques sont encore moins courageuses et cèdent au moindre babillage sur la Toile.

Zara n’a pas attendu une journée avant de retirer ses chaussettes inspirées par le motif de l’ethnie sud-africaine xhosa. Il a suffi d’une petite campagne sur Twitter pour qu’elle roule en boule. Quelle belle jambe cela fait aux Xhosas ! En revanche, AJ +, le dernier né du groupe Al Jazeera qui a contribué à relayer la polémique, s’est fait une belle pub – et gratuite -sur leur dos. AJ + se présente comme un « média inclusif » tourné vers une génération connectée et ouverte au monde. Sa maison mère qatarie est surtout connue pour son ouverture à la propagande d’Al-Qaida. Sa petite sœur française inclut surtout les indigénistes pro-islamistes et les défenseurs aveugles de Tariq Ramadan. Comme tout satellite qatari, elle a les moyens de ses ambitions et nous explique sa vision de « l’appropriation culturelle » dans de petites vidéos léchées édifiantes.

La fondatrice des Sciencescurls – un groupe d’étudiants de Sciences-Po si opprimés que leur plus gros souci dans la vie semble être leurs cheveux – nous y explique ce qui l’ « offense » lorsque des Blancs se font des dreadlocks : « C’est offensant parce que ces réalités culturelles sont complètement effacées et deviennent un amusement. C’est-à-dire que ma culture devient un déguisement. Ça veut dire qu’on peut rentrer dedans, en ressortir, c’est extrêmement violent. » Tout est dit. Ce que ne supportent pas les essentialistes, c’est la souplesse identitaire. Le fait de pouvoir « entrer » et « sortir » d’une culture, de jouer avec ses codes, sans y être assigné.

C’est bien ce que revendique Tania de Montaigne dans son dernier essai, l’Assignation (paru chez Grasset). Avec la plume pleine et acerbe qu’on lui connaît, celle qui a longtemps été l’une des rares journalistes noires du PAF ironise sur ces mécanismes jumeaux que sont le racisme ordinaire et cette façon essentialiste de penser l’identité minoritaire. Son antiracisme universaliste ne manquera pas d’enrager les obsédés de l’identité. Tant pis pour eux et leur petit business. Seule la liberté de penser, de se coiffer, de composer et de se mélanger peut faire reculer les préjugés.

 

Caroline Fourest

Marianne, 3/5/18