Génération rejet

Ils n’étaient pas si nombreux au col de l’Echelle. Une centaine d’identitaires en doudoune bleue. Mais leur mise en scène, cette barrière en plastique orange et deux hélicoptères, avait de quoi susciter l’émoi. C’était le but recherché par Génération identitaire, une organisation assez douée pour orchestrer des happenings qui font mouche. On se souvient de leur spectaculaire escalade sur le toit d’une mosquée en construction à Poitiers, ou de leurs razzias dans les rayons halal des supermarchés avec des masques de cochon. La jeunesse est ainsi. Qu’elle soit Femen ou à l’inverse facho, elle sait qu’une image peut avoir plus d’impact qu’une manifestation.

L’écho rencontré par l’opération « col de l’Echelle » a dû ravir ses organisateurs. Pourtant, il y avait bien quelques ratés sur la photo.

D’abord, cette neige immaculée, cette frontière naturelle désespérément vide, où ils n’ont croisé aucun étranger… Sauf quelques barbares hongrois, autrichiens, danois, italiens, anglais, venus piétiner à leurs côtés la blancheur des cimes à l’initiative de Génération identitaire.

Bien sûr, ce qui a vraiment choqué est ailleurs. La France, qui a de la mémoire, se méfie des milices. Elle n’aime pas beaucoup voir des militants d’extrême droite jouer aux gendarmes. L’une des dernières fois remonte au mois d’octobre 1996, à Montceau-les-Mines (Saône-et-Loire). Alors en pleine expansion électorale, le Front national avait laissé ses gros bras du Département protection sécurité se déguiser en CRS pour casser du « gaucho » lors d’une contre-manifestation. Vingt ans plus tard, le FN a explosé son plafond de verre électoral, il culmine en haut des cimes des intentions de vote, jusqu’à franchir régulièrement le premier tour de la présidentielle, mais son immaturité profonde continue de l’éloigner de toute perspective de pouvoir. Chaque échec redonne de l’oxygène et une nouvelle raison d’être à des groupes plus radicaux, centrés sur la « métapolitique », comme Génération identitaire.

Même si ses militants ressemblaient plus à des Schtroumpfs qu’à des forces de l’ordre, les voir s’emparer de symboles régaliens pour mimer un contrôle des frontières glace l’échine, plus sûrement que la neige. Au même moment, la vraie police délogeait sans ménagement les étudiants de Tolbiac. Ne parlons pas du ministre de l’Intérieur, si lyonnais (la capitale des identitaires) qu’il en vient à renvoyer dos à dos ceux qui accueillent les migrants et ceux qui propagent la xénophobie.

Comme au bon vieux temps de Mai 68 et d’Occident, deux jeunesses s’affrontent : celle de l’ouverture et celle de la fermeture. On sait laquelle des deux a gagné dans les années 70, alors que l’Europe connaissait la croissance et l’insouciance. Qu’en sera-t-il en 2018, dans une Europe du chômage et de la méfiance, où le risque de voir des djihadistes se déguiser en migrants pour franchir les frontières n’est plus un fantasme ?

La petite mise en scène du « col de l’Echelle » n’aurait pas tant d’impact si elle n’appuyait pas sur un point sensible. To u s les signaux venant des quatre coins de l’Europe s’allument.

Une tempête s’annonce. Elle sera blanche et brune. En Allemagne, la jeunesse se prépare à un festival célébrant Hitler. En Pologne, elle reprend goût aux blagues antisémites et applaudit lorsqu’une loi prétend que la nation polonaise n’a rien à voir avec la Shoah. En Hongrie, elle a revoté pour Orban et soutient sa chasse aux associations dites proches de Soros.

Partout ailleurs en Europe, une génération 2.0 se nourrit de fantasmes conspirationnistes, antisémites ou xénophobes. Quand elle ne rejoint pas bien sûr les rangs d’organisations haineuses et terroristes alimentant ce rejet.

A côté, la jeunesse dorée ou simplement naïve qui croit rejouer Mai 68 nous fait sourire quand elle imagine qu’il suffit d’ouvrir grand les frontières pour faire reculer l’extrême droite. La réalité, c’est qu’il faut se préparer à vivre une génération gangrenée par la fatigue et la haine. A moins d’un grand mouvement qui inspire l’envie de s’engager pour construire, la jeunesse de demain risque fort d’être plus identitaire que libertaire. Comme le monde qu’elle prépare.

 

Caroline Fourest

Marianne, 29/4/18

Une réflexion sur “Génération rejet

  1. Merci caroline pour tes envois de post vers ton blog, I am happy de renouer des liens amicaux, en retour j’ai envoyé des liens vers un ancien mail, merci de me dire si tu reçois womendreams et wellnessatwork.
    Cheers, et amitiés. Ellen Croisat

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