De l’importance des lignes rouges en Syrie

D’après le rapport déclassifié sur le « programme chimique syrien clandestin », les services français ont relevé « 44 allégations » de recours à des armes chimiques en Syrie depuis le 4 avril 2017. Onze d’entre elles seraient documentées, traces de chlore à l’appui. Sans parler d’un fort soupçon d’agent neurotoxique à l’œuvre dès le 18 novembre 2017 à Harasta (entre Damas et Douma).

Les services occidentaux n’ont aucun doute sur le fait que le régime syrien utilise régulièrement des armes chimiques pour déloger des groupes rebelles, souvent djihadistes, quitte à faire suffoquer et à exterminer les populations avoisinantes. Ce soupçon dure depuis des années, sans que la communauté internationale réagisse autrement qu’en paroles. Pourquoi bombarder maintenant ? Qu’est-ce qui a changé ?

D’abord et avant tout les dirigeants occidentaux. Donald Trump a été élu pour tourner la page Barack Obama, lui-même élu pour agir à l’opposé de George Bush. Bush comme Trump avaient juré de se mêler le moins possible de politique internationale. Tous deux feront, bien sûr, exactement l’inverse. Tout simplement parce que les Etats-Unis sont dans un monde qui bouge et convulse.

Chaque fois que l’Amérique se retire du jeu, les Nations unies perdent un peu de leur pouvoir symbolique et de leur force morale dissuasive. Les tyrans dansent et les plus autoritaires font la loi. C’est bien la période de vacance dans laquelle nous flottons depuis 2013.

Précisément depuis qu’Obama, obsédé à l’idée de ne pas répéter les erreurs de George Bush, a choisi d’effacer la ligne rouge qu’il avait tracée un an plus tôt à propos de la Syrie. Face à des « crimes indescriptibles », alors qu’il détenait la preuve de recours à des armes chimiques, le président américain n’a pas voulu suivre le président français, ni ordonner de frappes aériennes punissant l’utilisation de gaz toxiques. On connaît le résultat. Cinq ans de « carte blanche » pendant lesquelles le président syrien s’est déchaîné. Une faiblesse américaine qui a renforcé l’emprise de la Russie sur la région. Toute l’énergie de la coalition restait concentrée sur un seul but : éliminer Daech. Maintenant que cet objectif est partiellement atteint, la question syrienne se repose dans sa globalité.

Donald Trump avait doublement intérêt à retracer ces lignes rouges. Pour prendre le contre-pied de son prédécesseur, et lever le soupçon d’être une « marionnette de Poutine », au milieu d’une enquête de plus en plus embarrassante.

Emmanuel Macron a souhaité prendre le leadership de cette opération, quitte à nuancer sa première approche sur ce dossier. En dépit de discours mièvres sur la « confiance » et la bienveillance, il sera bien vite un président aussi interventionniste que François Hollande.

La fermeté de la France sur le dossier syrien face à Damas repose la question de sa relative faiblesse face à Istanbul. Certes, le président français a su envoyer un signal fort – unique en Europe -, en recevant officiellement une délégation de Kurdes de Syrie. Malgré la prudence habituelle des diplomates, la France envoie des forces spéciales dans la région. Voilà une « ligne rouge », de celles qui peuvent protéger Manbij. Mais elle ne suffira pas.

A force de subir les assauts turcs dans le nord de la Syrie, nos alliés kurdes annoncent devoir redéployer leurs troupes combattant les dernières poches de Daech. Ils vont devoir libérer certains djihadistes capturés. La guerre menée par les Turcs les oblige à regrouper leurs forces vers ce front, donc à cesser ce « baby-sitting » qui nous protège.

Tôt ou tard, ces djihadistes libérés nous rattraperont. Ce jour-là, l’opinion publique demandera des comptes. Avec la mauvaise foi qu’on lui connaît, l’extrême droite expliquera qu’on a préféré bombarder des installations chimiques servant à combattre des djihadistes plutôt que de tenir tête aux Turcs. Comme toujours, elle aura tort. Ce sont bien tous ces maux qu’il faut combattre à la fois. Les djihadistes turcs qui s’en prennent aux Kurdes et aux yézidis, comme ces gaz toxiques qui tuent des civils. Les deux broient l’équilibre du monde. S’il est impossible de le rétablir tout à fait en agissant en dehors du cadre de l’ONU, il est tout aussi impossible d’agir autrement tant que le veto russe protège les tyrans.

 

Caroline Fourest

Marianne, 21/4/18