La désinformation est une défaite politique

Toutes les époques ont connu des mutations technologiques qui bouleversent nos repères. La conquête des esprits obsède logiquement les plus totalitaires et les plus radicaux. Ce sont presque toujours les premiers à profiter des nouveaux canaux qui s’ouvrent pour tenter de manipuler les foules. Les religions ont compris l’intérêt du livre unique avant de devoir ferrailler avec la démocratisation de l’imprimerie et de l’esprit critique. Leurs passions savaient flatter le fanatisme des foules grâce à l’art du théâtre, avant de subir l’art irrévérencieux de la caricature. Les nazis ont compris l’intérêt de l’image et de la propagande cinématographique bien avant les Alliés, lesquels ont pris leur revanche grâce à Hollywood. Daech s’est nourri de la force virale d’Internet jusqu’à ce que son fantasme califal s’écroule dans tous nos portables. Le scandale de Cambridge Analytica nous parle d’une technique de manipulation à la fois plus massive et plus ciblée : la « data propagande ».

L’interconnexion, la façon dont nous avons ouvert les portes de notre intimité pour la mettre en réseau, ne pouvaient conduire qu’à cette nouvelle arme de manipulation massive. Grâce aux lanceurs d’alerte, les opinions des démocraties se mettent enfin à exiger des garde-fous : de la régulation, des dispositifs contre la désinformation et un sursaut contre les fausses nouvelles. Mais, comme toujours, les Etats les plus autoritaires, ces charmantes dictatures ou démocratures, possèdent une longueur d’avance.

La Russie de Poutine avec son savoir-faire historique en matière de « desinformatzia » se place en tête de ces prédateurs d’opinion publique. Il y a bien longtemps que les stratèges du Kremlin ont compris l’opportunité mondiale qui se profilait : profiter de la nouvelle fluidité de l’information, sans filtre ni verrou, pour semer la confusion et déboussoler les cerveaux disponibles.

Tout s’est vu au moment de la guerre de propagande menée contre l’Ukraine et sa révolution. Entre les photomontages et les vidéos trafiquées diffusés par un trolling de masse et les soi-disant sites de « réinformation » sur les réseaux sociaux, et les vrais-faux reportages de Russia Today, la Russie possède incontestablement la plus puissante des armes de désinformation massive. Elle a déjà plusieurs fois changé le cours du monde dans son intérêt. Faire pencher la balance en faveur de l’élection de Donald Trump, ridiculiser l’Amérique ou déchirer l’Europe en aidant le Brexit, ce n’est pas rien comme bénéfices géostratégiques. Pendant que les démocraties se débattent pour ne pas exploser à cause de ces campagnes d’ingérence, le pire avance sur tous les continents.

L’extrême droite américaine n’a pas attendu la Russie pour mener cette bataille culturelle. Il y a bien longtemps qu’elle s’est donné les moyens de sa revanche. Dès les années 80, pendant que la gauche démocrate s’endormait sur ses lauriers et jouissait des droits acquis, grâce à la technique du direct mail (des envois de courrier massifs), la droite religieuse américaine se mettait à reconquérir le terrain perdu lors de la libération des mœurs. La radicalisation subite du Parti républicain est là pour en montrer l’efficacité. Pourtant, la vraie défaite de la gauche américaine ou des gauches européennes ne peut se résumer à une défaite technologique.

Si le camp du progrès a cessé de parler au plus grand nombre, c’est avant tout parce qu’il a perdu l’envie de leur parler. Six mois après l’élection de Trump, alors que nous savons tout de lui et de sa terrifiante incompétence, une majorité d’Américains continuent de le préférer à n’importe quel candidat démocrate possible. Vous ne comprenez pas pourquoi ? Suivez les débats au sein de la gauche américaine, terrifiée à l’idée de penser les défis de notre temps, du terrorisme ou du multiculturalisme… A tel point que les identity politics, cette passion triste pour la posture victimaire et le clientélisme ethnique, ont remplacé le moindre idéal de progrès pour tous. Tant que le seul programme sera de les sermonner ou de les faire culpabiliser, les classes pauvres et moyennes se tourneront vers le moindre troll haineux qui leur proposera de retrouver un peu de fierté. Il faut bien plus qu’une régulation technologique pour les sortir de cette confusion propice à toutes les déstabilisations. Un sursaut politique et intellectuel.

Caroline Fourest

Marianne, 7/4/18