Ignorer l’antisémitisme peut tuer

Elle s’appelait Mireille Knoll. Son calvaire réveille une rage qui doit être partagée, et non plus réservée aux seuls juifs de France. Elle avait survécu à tout, à la rafle du Vél d’Hiv, à la police raciste de Vichy, au temps qui passe et même à la mort de son mari. L’imaginer devoir finir ses jours dans la peur, aujourd’hui et à Paris, dans ce quartier mélangé du XIe arrondissement qui a déjà subi l’outrage des attentats, poignardée 11 fois, torturée et brûlée, relève de l’insupportable. Surtout qu’elle avait prévenu, alerté, porté plainte. Rien ni personne n’est venu la protéger. Voilà vingt ans que nous vivons dans un pays où les juifs ont de nouveau peur et se sentent abandonnés. Très exactement depuis la seconde intifada.

Une première alerte mondiale est apparue à la conférence des Nations unies contre le racisme de Durban, quelques jours avant le 11 septembre 2001. Sous prétexte de soutenir la Palestine, des militants ne semblaient pas voir la contradiction entre se dire antiracistes et soutenir des groupes fanatiques diffusant des pamphlets regrettant Hitler ou les Protocoles des Sages de Sion. Le mal a empiré après le 11 septembre.

Le camp de l’antiracisme a volé en éclats. Le poison identitaire et communautaire l’a fait se déchirer entre ceux qui ont refusé de dénoncer l’islamisme par peur de faire monter le racisme antiarabe et ceux qui ne voyaient plus que ça. La fracture entre antiracistes universalistes – forcément anti-totalitaires – et antiracistes communautaristes (pas si sensibles à ce danger) n’a fait que s’aggraver. Désormais, tout nous assigne. En permanence, il faut choisir quel mal combattre en priorité. Alors que de nombreux juifs militaient corps et âme contre le racisme antiarabe depuis des années, ils ont vu des amis et des camarades se détourner, voire se retourner lorsque le racisme antijuif s’est réveillé. Pendant plusieurs années, de la seconde intifada à l’après-11 septembre 2001, le silence était presque complet. En dehors de revues confidentielles comme l’Arche ou Prochoix, personne n’osait parler de ces agressions en hausse. Elles sont toujours deux fois plus élevées que les agressions antiarabes ou antimusulmanes… Alors que nous vivons depuis tant d’années sous la menace d’attentats menés au nom de l’islam et non du judaïsme !

Il a fallu que des hommes politiques s’en saisissent, mais surtout que le mal s’aggrave, pour qu’on se réveille enfin. La sortie du coma a été longue. Nous n’étions pas si nombreux à marcher et à pleurer avec la famille d’Ilan Halimi. Quand un réalisateur comme Alexandre Arcady a osé faire un film sur cette histoire française, sur cette nouvelle douleur, qui annonçait tant de drames, sa promotion fut expédiée. Un ancien chroniqueur d’« On n’est pas couché », il est vrai spécialiste de ce genre de mesquinerie, a trouvé de bon goût de lui opposer le nombre d’enfants palestiniens assassinés. Alors que, entre-temps, à Toulouse, au nom de la Palestine, Mohamed Merah venait de tuer des enfants juifs sur le chemin de l’école. Puis ce fut au tour de Charlie, l’Hyper Cacher, Saint-Denis, Saint-Etienne-du-Rouvray, et de tous ces attentats déjà oubliés. Ni du racisme ordinaire, ni du racisme d’Etat. Nous sommes face à un racisme totalitaire, à une idéologie mortelle entretenue et relayée par les prêcheurs de haine de l’islamisme bien sûr, mais aussi par des entités racistes comme le Parti des indigènes de la République, Dieudonné ou Soral, qui leur servent la soupe.

FAIRE RECULER LE RACISME DES UNS NE PASSERA PAS PAR TOLÉRER CELUI DES AUTRES.

Le racisme d’Etat a existé, sous la colonisation et sous Vichy. Les juifs de France l’ont subi et payé de leurs vies. Que des groupes protégés en France par les lois antiracistes osent se comparer à ce martyre pour raviver un poison antisémite qui a exterminé et se remet à tuer file la nausée. Que des mômes élevés par l’école de la République puissent ne plus être sensibles à l’horreur des camps mais chantent « shoannanas » afflige. Qu’ils grandissent en lisant davantage la propagande identitaire, victimaire et indigéniste, qui se répand, a de quoi terrifier. Qu’ils puissent le faire avec la complicité de professeurs ou d’universitaires gauchistes censés les éclairer achève d’enrager. Faire reculer le racisme des uns ne passera pas par tolérer celui des autres. L’antisémitisme tue. Celui-là, en prime, annonce le totalitarisme. Ne l’oublions jamais.

Caroline Fourest

Marianne, 29/3/18