L’abandon honteux de nos alliés kurdes

Une vidéo circule. On y voit des islamistes syriens traiter les yézidis de « porcs » en brandissant leurs armes. Quand on connaît la haine séculaire de la région envers cette croyance ancienne, on comprend qu’un nouveau massacre exterminateur se prépare. On ne peut regarder ces images sans penser à celles où deux djihadistes de l’Etat islamique salivaient à l’idée d’acheter une esclave sexuelle raflée à Sinjar : « Elle est où, ma yézidi ? » Les yézidis, c’est un peu comme les juifs ou les femmes. Quand un groupe de fanatiques s’en prend à eux, on doit toujours se demander qui sera le prochain.

La brutalité fanatique qui n’en finit plus de consumer la Syrie nous concerne tous. Les sicaires du calife Erdogan qui chassent nos alliés kurdes nous menaceront demain. Bien que restés trop liés au PKK, les Kurdes du Rojava pris pour cible nous ont aidés à défaire Daech. Ils finissaient leur mission quand les avions turcs ont commencé à saigner la poche d’Afrin. Pendant des semaines, ils se sont battus sur tous les fronts. Mais la violence turque est telle qu’ils doivent maintenant abandonner celui contre Daech. Le dernier carré de nos ennemis en profitera pour se réorganiser et renaître. Certains islamistes détenus par les YPG et les YPJ saisiront l’occasion pour s’enfuir. Et nous les retrouverons en Europe, à préparer de nouveaux attentats.

C’est ce qui devrait nous préoccuper au lieu de nous déchirer pour savoir s’il est plus honorable de pleurer les morts de la Ghouta ou ceux d’Afrin. Nous aimons tellement compter. Combien de morts sous les bombes russes ? Combien sous les bombes turques ? Beaucoup. Trop. Toujours.

François Hollande est sorti de sa réserve. « Halte au massacre en Syrie ! Les avions qui bombardent les civils dans la Ghouta comme ceux qui agissent sur Afrin ne doivent plus survoler ces zones ! » a-t-il écrit dans un tweet. Juste équilibre. Mais si tous les morts se valent, tous les abandons ne se valent pas. Dans une tribune parue dans le Monde, l’ancien président ne peut se résoudre à voir la France abandonner ses alliés kurdes.

L’actuel président a répondu sèchement à François Hollande qu’il s’était lui-même résigné à ne pas intervenir en Syrie. Préférant se glisser dans les chaussons d’Obama, Emmanuel Macron a choisi d’agiter en l’air ces fameuses lignes rouges : on bougera si les Russes ou les Turcs gazent des populations à l’arme chimique. Tout le monde sait que ces lignes vaseuses n’ont pas été respectées et qu’elles ne valent donc rien. Les tracer à la légère, c’est prendre le risque de dire au monde que nous n’avons plus les moyens de nous faire respecter et que la Russie et la Turquie sont les seuls maîtres du jeu.

Leur force vient de leur tyrannie. Nos faiblesses viennent de nos prudences. Que pesons-nous, si même nos leaders les plus sûrs de leur destin n’osent plus tousser quand ça sent le gaz et le sarin ? A croire que le nouvel ordre mondial dont rêvent les complotistes depuis des années est bien advenu. Leurs héros anti-impérialistes – au choix : Poutine, Assad ou Erdogan – peuvent étendre leur toile et faire couler le sang à flots, sans gêne ni sanglots. L’ONU est si loin de l’idéal de ses débuts qu’on ne l’imagine même plus agir. L’Amérique, qui a perdu la tête, ne retient plus aucun bras.

Trump a commencé par abandonner les Kurdes d’Irak avant de trahir ceux de Syrie. Le ministère turc des Affaires étrangères se vante d’un accord avec les Etats-Unis. Le commandement américain est allé jusqu’à menacer de représailles les membres des forces kurdes s’ils quittaient leurs positions face à Daech pour tenter de sauver Afrin. Le même président américain, qui doit tant à Poutine, n’ira jamais s’inquiéter des bombardements aveugles à la Ghouta. Lui n’en est même plus à parler de lignes rouges, tellement l’idée d’une communauté internationale s’est évanouie. On ne la ranimera pas en trahissant des alliés qui ont versé leur sang pour que nous n’ayons pas à verser le nôtre.

Caroline Fourest

Marianne, 16/3/18