Féminisme, en mourir ou en rire

Il reste extrêmement dangereux de dénoncer le sexisme. C’est ce que nous rappelle le dernier rapport de Reporters sans frontières : «Droits des femmes : enquêtes interdites». Dans beaucoup de pays, il est périlleux d’aborder ce sujet. Entre 2012 et 2017, RSF a recensé 90 cas graves de violation des droits des journalistes. Onze journalistes ont été assassinés, 12 emprisonnés et au moins 25 agressés pour avoir osé aborder ce sujet dans leur pays. Sans parler de celles et de ceux qui subissent des menaces sur les réseaux sociaux. Les journalistes dénonçant le harcèlement ou le viol sont menacées d’être violées, harcelées, traitées de «putes», comme Nadia Daam en France ou Barkha Dutt en Inde. Celles qui dénoncent les mutilations génitales, comme Mae Azango au Liberia, sont menacées d’être mutilées à leur tour. Les sexistes n’ont aucune imagination. Et, parfois, ils passent de l’insulte aux actes.

RSF relève trois grands prédateurs récurrents : les islamistes, les pro-life américains et les réseaux criminels. En Irak, une productrice télé yézidie, Nareen Shammo, a dû quitter le pays après avoir écrit sur la mise en esclavage sexuel de son peuple par Daech. En Inde, la rédactrice en chef d’un hebdomadaire laïque et féministe, Gauri Lankesh, a payé de sa vie ses enquêtes dénonçant la place de la femme dans le système des castes. Aux Etats-Unis, tout journaliste qui ose parler du droit d’avorter reçoit des chaînes d’insultes, des menaces de mort et même des colis sanglants censés imiter des fœtus morts. Bien sûr, c’est encore plus pénible quand les intégristes sont officiellement au pouvoir. En Iran, de nombreuses journalistes féministes sont emprisonnées pour leurs écrits, comme Narges Mohammadi. C’est dire s’il faut du cran et du cuir pour dénoncer le sexisme. On finirait par l’oublier à force de regarder les cérémonies où l’on s’oblige à porter un ruban blanc et à surjouer sa conversion tardive au féminisme. Le monde du cinéma a un rôle à jouer pour changer les représentations. Il est normal, et même rassurant, qu’il se remette en question après le scandale Weinstein. Mais il demeure une nuance qu’on aimerait pouvoir sauvegarder de la posture obligée et de la caricature, où l’humour et le second degré ne sont même plus tolérés. C’est cette nuance qu’a su fait vivre Blanche Gardin en remettant le César du meilleur rôle féminin : «C’est bien sûr une année très triste pour le cinéma. C’est pour ça que j’ai décidé de venir en noir [elle était en fait en bleu et rouge]. Et, en même temps, il faut se réjouir bien sûr parce que dorénavant, je crois que c’est clair pour tout le monde, les producteurs n’ont plus le droit de violer les actrices.» Puis, faussement ingénue : «Par contre, il y a quelque chose qui n’est pas clair et qu’il va falloir clarifier, je pense, assez vite. Est-ce que nous, on a encore le droit de coucher pour avoir les rôles ? [Rires nourris dans la salle]. C’est-à-dire que, si on n’a plus le droit, alors il faudra apprendre les textes, il faudra passer les castings et on n’a pas le temps.» En quelques mots et plusieurs tons, l’humoriste a su dire l’essentiel, tout en faisant respirer toutes les parties concernées… Que des femmes de la salle aient eu l’air choquées ou se soient crues obligées de tirer ouvertement la gueule relevait d’un mauvais théâtre.

Le féminisme n’interdit ni le second degré ni la nuance. C’est une école de la déconstruction des rapports de force, qui demande de comprendre et d’accepter leur perverse complexité. Ce soir-là, cette pique d’humour était bien plus féministe que la moue faussement outrée ou le ruban blanc porté comme un boulet. Il est tout aussi faux de croire qu’on changera le cinéma par quotas. Ce qu’il faut changer, ce sont nos désirs, nos imaginaires et nos capacités à nous identifier autrement. Qu’on nous raconte des histoires où les femmes ne sont pas que victimes ou faire-valoir, mais des héroïnes. Imparfaites, violentes, injustes, ou le contraire, mais qu’elles aient droit à la palette du registre des émotions et qu’elles portent l’universel. Comme les hommes, qu’elles sont également.

Caroline Fourest
Marianne 9/3/18