Les islamistes perdront

Ce sont des signaux faibles, régulièrement masqués par des contre-feux violents qui brouillent nos perceptions. Pourtant, quelque chose se passe dans le monde musulman. Le cycle régressif amorcé après la désillusion des indépendances, ce long tunnel pendant lequel les foules sont passées des bras musclés des nationalistes à l’étreinte étouffante des islamistes, vient de prendre une nouvelle orientation, où pointe la lumière.

A l’exception de la Turquie, où Recep Tayyip Erdogan veut devenir calife à la place du calife, le fantasme de l’Etat islamique servant d’inconscient à tous les apprentis intégristes s’éteint partout ailleurs. La déroute militaire et morale de Daech n’y est pas pour rien. Le cycle du 11 septembre 2001 est bien refermé. Après des années d’affrontements alimentant l’impression d’un choc des cultures ou d’une guerre des civilisations, c’est une coalition mêlant pays musulmans et occidentaux qui a défait le pire.

Les monstres qui promettaient d’étendre l’empire islamique par-delà le Bosphore ont perdu la guerre à plate couture. Des combattantes les ont humiliés et ont libéré Raqqa. Des Kurdes musulmans, des Irakiens sunnites et des milices chiites les ont écrasés à Mossoul. En quelques mois, le «califat» d’Al-Baghdadi s’est écroulé comme un château de cartes. Ses lions féroces couinent de trouille dans les prisons des vainqueurs. Les dindes qui les ont rejoints en Syrie ne rêvent que de rentrer au chaud en France, en prison s’il le faut. C’est la déroute. Et les apprentis totalitaires le sentent. Ils sont de moins en moins nombreux à vouloir être du côté des perdants. Quant aux autres, ceux qu’on entendait moins et qui haïssent les intégristes, ceux-là peuvent enfin le dire à pleins poumons.

Voilà ce qui se passe dans le monde musulman. Une vraie libération, accompagnée d’une évolution. Au Maroc, à la demande du Conseil supérieur des oulémas, ceux qui souhaitent changer de religion ne risqueront plus la peine de mort. En Tunisie, les islamistes ont perdu leur pari politique postrévolution, même s’ils gardent une vraie capacité de nuire et peuvent revenir aux prochaines élections. En Iran, où l’armée est accaparée par les guerres extérieures et le peuple, de moins en moins religieux, des femmes sortent dans les rues pour monter sans voile sur des plots. En Arabie saoudite, elles peuvent enfin conduire, aller à des matchs de foot, et l’abaya ne sera bientôt plus obligatoire. Aux Emirats arabes unis, cela fait déjà un moment qu’on a réalisé le danger des mouvements comme les Frères musulmans.

Les pompes habituelles de l’intégrisme sont à sec, en tout cas bien moins alimentées qu’auparavant. Tandis que la révolution des mœurs, celle qu’ils voulaient contrecarrer, marche sans essence, à la seule force du désir. Et le féminisme résiste, encore et toujours. Un mouvement, #MosqueMeToo, dénonce les nombreuses agressions sexuelles commises lors du pèlerinage à La Mecque. Ne parlons pas des scandales sexuels qui touchent les barbus, en France comme au Maghreb. Leur hypocrisie fait se gondoler la rue arabe, qui n’est plus si friande d’antiaméricanisme et d’antisémitisme, en tout cas moins qu’avant.

Trump a pu reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël sans manifs ni embrasement. L’obsession pour le conflit israélo-palestinien ne fait plus recette. Chez les sunnites, le pays qui représente l’axe du mal se nomme l’Iran. A la question «Qui soutiendriez-vous en cas de guerre entre Israël et l’Iran ?», 58 % des 15 000 téléspectateurs d’Al-Jazira sondés répondent qu’ils soutiendraient Israël !

Ce monde musulman change, décidément. Cela ne veut pas dire qu’il ne va pas continuer à produire des intégristes, des fauteurs d’attentats et des poseurs de bombes, ni que des mouvements intégristes ne vont pas régulièrement être en position de gagner les élections. L’extrême droite existe dans le monde musulman comme l’extrême droite existe en Europe. Les dangers, différents, qu’ils portent ne doivent jamais être sous-estimés. Mais force est de constater que les extrêmes ont perdu la main, au moins une manche. Et que c’est en soi réjouissant.

 

Caroline Fourest
Marianne 16/2/18