La Turquie doit sortir de l’Otan

Des enfants intubés qui pleurent. Des visages en cendres, des corps percés de trous, dont les boyaux sortent. Les images des civils bombardés à Afrin brûlent la rétine. Une attaque sanglante qui annonce de nouveaux dangers.

Si Erdogan voulait vraiment mettre un terme aux activités du PKK, il reprendrait les négociations, ruinées par sa politique brutale. Ses bombardements ont un autre objectif. Empêcher les Kurdes de former un couloir vers la mer et de bâtir aux portes de la Turquie l’autonomie d’un Rojava démocratique et laïque. Cette perspective le priverait de sa domination sur sa frontière sud avec la Syrie, celle par où tant de djihadistes de Daech sont passés pour se faire soigner côté turc. Et l’issue de secours par laquelle ils veulent maintenant tenter de s’enfuir. Qu’il est préférable de savoir cette frontière gardée par nos alliés kurdes !

Or c’est justement au moment où l’Amérique annonçait vouloir former les Kurdes pour patrouiller le long de cette frontière qu’Erdogan est passé à l’offensive. Pour «nettoyer» – c’est son expression – la poche d’Afrin et demain celle de Manbij. Une ville où les Kurdes ont débarrassé le monde de Daech lors d’une bataille héroïque. En tout, 21 villages yézidis, déjà génocidés par Daech, sont menacés.

Dans ce charnier à ciel ouvert qu’est le Levant, la question kurde révèle la dangerosité du double jeu turc et l’impérialisme menaçant des tyrans de la région.

Pendant que l’Iran envoie ses milices chiites, la Turquie bombarde. Moscou, qui a parfois aidé les Kurdes, s’est contenté d’un pudique appel à «la retenue». Ses forces, qui dominaient le ciel d’Afrin, se sont retirées juste avant l’attaque turque. Personne n’exclut une entente préalable entre Poutine et Erdogan. Or rien n’est plus dangereux que ce serment entre satrapes, jumeaux dans leurs appétits pour la corruption et l’ambition de rétablir leurs empires déchus. L’un songe à la grande Russie tsariste. L’autre rêve d’un empire ottoman islamiste.

Avant de passer à l’attaque à Afrin, les troupes turques se sont carrément déguisées en soldats de l’Empire ottoman, revêtant des costumes de l’époque et jouant du tambour pour crier leur envie de reconquête. Le rêve de restaurer le califat n’est pas mort pour tout le monde.

N’oublions pas que ce sont des soldats turcs qui ont repris la petite ville de Dabbiq à Daech, presque sans combattre. D’après la prophétie à laquelle croient les islamistes, l’armée qui triomphe à Dabbiq – le nom donné par Daech à son magazine de propagande – vaincra «Rome» et permettra à l’empire islamique de s’étendre par-delà le Bosphore… Vu la vitesse à laquelle les djihadistes ont tourné casaque au profit des Turcs, il faut croire qu’Erdogan incarne à leurs yeux le nouveau calife.

Ne négligeons pas ce fantasme. Il agite tous les groupes islamistes, même rivaux, de Daech aux Frères musulmans, turcs et arabes. Et en face ? Comment réagir aux attaques que subissent nos amis kurdes ?

Le Royaume-Uni s’est couché en disant partager l’inquiétude des Turcs. On ne regrette décidément pas leur départ de l’Union européenne. L’Europe politique n’existera pas sans élever la voix, bien plus qu’en demandant une simple réunion à l’ONU sur la question humanitaire…

Le mal qui brûle en Syrie n’est pas humanitaire. Il est politique. Il s’agit de savoir si l’Union européenne restera paralysée par le chantage à l’immigration qu’exerce la Turquie, ou si elle saura passer outre, affirmer sa puissance diplomatique, et protéger nos alliés kurdes, envers qui nous avons une dette de sang.

L’autre question est de savoir si l’Amérique a définitivement perdu son titre de gendarme du monde. Va-t-elle laisser un membre de l’Otan massacrer ses alliés et les libertés indéfiniment ?

L’Organisation du traité de l’Atlantique Nord a bien des défauts, mais elle est censée protéger la liberté par la solidarité entre ses membres. Avec la Turquie d’Erdogan à bord, elle perd tout son sens. Quitte à y avoir un pied, et même si le traité ne le prévoit pas, la France doit faire entendre sa voix. Une voix européenne qui réclame le départ de la Turquie de l’Otan.

Caroline Fourest
Marianne 26 janvier 2018