Un malentendu nommé désir

Le malentendu sera toujours l’un des risques du désir. Alors tant pis si le débat s’égare, devient foutraque et passionnel, s’il part dans tous les sens et confronte brutalement nos ressentis. Ou même s’il oppose des femmes entre elles, comme depuis la nuit des temps. Parlons-en. Sans tabou ni bûcher.

Malgré tous les dérapages qu’engendre forcément la libération de la parole, #MeToo et #balancetonporc auront été une formidable bouffée d’oxygène. Il n’est ni puritain ni délateur de pointer du doigt les agresseurs, les frotteurs, les harceleurs, les violeurs, les prédateurs. C’est un appel à mieux vivre et à mieux s’aimer.

L’appel des 100 femmes contre la tentation d’aller vers un féminisme «puritain» aurait pu y contribuer, s’il avait pris le temps de mieux choisir ses mots. Ses signataires s’inquiètent à juste titre des effets pervers de la victimisation, d’une certaine tentation d’expurger l’art au nom de la morale, d’une dénonciation virtuelle remplaçant le tribunal. Il y a de quoi s’agacer, en voyant qu’on ne distingue plus un comportement sexiste facile à rembarrer d’une agression sexuelle. Ces nuances méritaient d’être apportées, mais pas au milieu d’un manifeste défendant la «liberté d’importuner», la «drague insistante» ou geignant sur la «misère sexuelle» des frotteurs. La séduction n’est pas un droit d’«importuner». Importuner, c’est déplaire.

Cela rappelé, comment arbitrer cette frontière, parfois mouvante, entre plaire et déplaire ? Admettons que c’est parfois délicat. Si l’on exclut un instant du débat les pervers, nous sommes tous d’accord pour condamner le viol. Le consensus est plus trouble sur la notion de harcèlement. Sinon, l’affaire serait entendue, et depuis longtemps. En principe, le harcèlement commence lorsqu’une des deux parties se sent «importunée» justement. Mais tous les harcèlements n’ont pas la même gravité, selon le degré d’insistance ou le rapport de force.

Pour certaines féministes, plus gauchistes que féministes, le sexisme n’est jamais aussi grave que si l’oppresseur appartient aux classes dominantes (réalisateur, producteur, journaliste, si possible juif). Il est moins grave si l’agresseur appartient aux classes défavorisées (d’où leur embarras sur les viols de Cologne) ou s’il est puissant, riche et célèbre, mais musulman.

Le féminisme universaliste ne voit pas le monde ainsi. Il s’inquiète de toutes les agressions, qu’il s’agisse de Hollywood ou des quartiers populaires, de Harvey Weinstein ou de Tariq Ramadan. Un viol est un viol. Un harcèlement est un harcèlement. Mais un harcèlement est encore plus destructeur lorsqu’il pourrit la vie quotidienne des femmes pauvres (qui ne peuvent changer de travail ou de quartier) que celle de femmes riches (qui peuvent déménager ou prendre un avocat).

En dehors de ces cas clairement asymétriques et dégradants, comment classer la drague lourde et inopportune ? Ce n’est pas un délit, nous disent les signataires du manifeste des 100. Certes. Mais ce n’est pas du libertinage non plus.

La liberté sexuelle suppose de penser au désir de l’autre, en vue d’obtenir une envie réciproque. Nous parlons d’une conquête douce et négociée, qui peut jouer des codes de la guerre, mais sans confondre l’autre avec un champ de bataille. Le jeu est plus simple entre deux hommes ou entre deux femmes, car tous les codes sont à réinventer. La joute plus difficile à ajuster entre hommes et femmes, inégaux en genres, forgés par des vécus et des ressentis différents, et qui doivent en plus se défaire des représentations patriarcales.

Malgré des progrès, notre société continue d’encourager les hommes à s’exciter d’un non. Quand les femmes n’osent pas dire oui, pour ne pas passer pour des salopes. La voilà, la vraie misère sexuelle. A force d’attiser le désir brutal des hommes tout en bridant celui des femmes, il s’est installé une dysharmonie, à la source d’une immense frustration. La domination masculine y ajoute sa violence. On n’en sortira pas sans changer nos représentations. Non pas en expurgeant l’art de nos zones grises ou de nos malentendus passés. Mais en écrivant d’autres œuvres, où les femmes prennent confiance et désirent ardemment.

Caroline Fourest
Marianne 19/1/18