L’espoir perse

Une femme qui enlève son voile comme une bannière déchue. Une autre, toujours voilée, qui appelle à se soulever. Des manifestants qui arrachent le poster géant de Khamenei. La vague de rage qui avait commencé par protester contre la vie chère a pris une tournure blasphématrice et révolutionnaire, dans plus de 40 villes.

Ce n’est pas surprenant. Il y a bien longtemps que le peuple iranien ne croit plus à la fable de la République islamique. C’est à Téhéran qu’on raconte les blagues les plus féroces sur l’islam et qu’on organise les rave parties les plus folles.

A-t-on oublié le courage du mouvement vert ? Des milliers de dissidents emprisonnés ou assassinés après avoir crié «A bas, dictateur». La révolution s’est tue. Mais sous la cendre couvait toujours la colère.

Ce régime islamique ne tient que grâce à la peur et à la corruption. Demandez à Khamenei, dont on évalue la fortune à plus de 95 milliards de dollars ! Il n’y a qu’en Occident que des orientalistes vénèrent les mollahs. Les Iraniens de l’intérieur et de la diaspora n’y voient plus que des turbans grotesques et cupides. Le guide suprême a dû lâcher du lest en validant les candidats dits «réformistes» à la dernière élection. Ceux qui ont gagné en promettant de respecter la liberté de manifester et d’assouplir la police du vêtement se trouvent face à leurs contradictions : incarner la réforme au cœur d’une dictature. Après quelques hésitations, les voilà qui ont réprimé et semé la mort comme les autres. Jusqu’à quand ?

La propagande russo-iranienne espère éteindre l’incendie en crachant sur les manifestants, leurs morts et leur courage. Elle nous explique déjà que cette révolution est en carton, et bien sûr de couleur, manipulée par la CIA et le Mossad. Vieux refrain complotiste, pathétique, distillé comme il se doit par Russia Today et ses agents.

Les mêmes ne croyaient pas à la révolte des Tunisiens, des Egyptiens et des Syriens. Avec les printemps arabes, ils pouvaient jouer sur les peurs légitimes, celle d’une récupération islamiste. Mais en Iran ? Qu’ils nous expliquent en quoi le printemps pourrait déboucher sur un régime pire ? Tout risque de se voir. Chez les poutinophiles, l’islamisme n’est qu’un prétexte. L’essentiel consiste à relayer les fake news pour protéger les intérêts de Moscou. A l’inverse, ceux qui pensent que la dictature islamique doit tomber se moquent de savoir si d’autres Etats cherchent à soutenir le peuple iranien, même pour de mauvaises raisons.

Le contexte géopolitique porte à cette révolte, bien plus qu’en 2009. L’Iran doit faire face à un nouveau leader saoudien sans filtre : MBS, pour Mohamed ben Salmane. Un prince capable d’autoriser les femmes à conduire mais aussi d’enfermer les personnalités les plus puissantes de son pays pour les mettre au pas. Sa jeune garde rêve de faire la peau à son ennemi perse de toujours. C’est elle qui pousse les Israéliens et l’Amérique de Trump à se montrer plus offensifs sur l’Iran. L’alliance de ces trois gouvernements change indéniablement le climat. Il ne remplacera jamais la détermination bien réelle des Iraniens eux-mêmes.

Mais un autre dossier change la donne : la question kurde. L’Iran compte plusieurs millions de Kurdes qui n’ont jamais cru en la République islamique. Opprimés, harcelés, parfois utilisés par Saddam Hussein, beaucoup ont rejoint la résistance contre l’Etat islamique en Syrie. Ils sont désormais en conflit ouvert avec les milices irano-chiites dont se sert Bagdad pour étouffer l’indépendance du Kurdistan. Accaparée par ses manœuvres extérieures, l’armée iranienne fait moins peur en Iran. Si bien qu’en plus des Saoudiens, des Israéliens et des Américains le régime affronte un ennemi intérieur très déterminé : les Kurdes d’Iran et les Azéris. Face à tant d’ennemis, le régime ne tient plus grâce à sa propagande islamique mais nationaliste. Or les accords d’Obama levant les sanctions économiques américaines ont émoussé ce grossier prétexte. Si l’Iran va mal, désormais, c’est à cause de ses dirigeants. Et si la terre tremble, comme elle l’a fait plusieurs fois récemment, plus personne ne croit que c’est par la volonté de Dieu, mais par la faute du régime. Voilà pourquoi il vacille.

Caroline Fourest
Marianne 5/1/18