Si Casimir avait tweeté…

Casimir n’a pas connu Twitter. Une époque inimaginable pour un enfant d’aujourd’hui. Pour eux, la préhistoire commence avant RS – comme réseaux sociaux. Ce temps où les parents n’avaient pas Internet et leurs gosses, pas de portables. A l’époque, personne n’aurait eu l’idée d’insulter Casimir. Les plus branchés prenaient des nouvelles du monde deux fois par jour : le matin en lisant les journaux et le soir devant le 20 heures. Maintenant, nous savons qu’il va mal tout le temps. Toutes les secondes de notre vie, une mauvaise nouvelle tombe de l’autre bout du globe pour s’écraser sur nos pompes via notre smartphone. A peine la mauvaise nouvelle digérée qu’il faut déjà réagir. Nos vies ressemblent à une succession d’interactions pénibles avec des êtres odieux que nous n’aurions jamais voulu connaître. Du matin au soir, nous baignons dans un rata de commentaires haineux à vous dégoûter de l’échange et de l’humain. Le lendemain, ça recommence.

Et l’on s’étonne que les gens se replient ou deviennent violents ?

A-t-on bien mesuré la révolution technologique et cognitive que nous venons d’encaisser en moins d’une génération ? Un véritable saut spatio-temporel et mental. Le choc encaissé éprouve nos articulations, nos boyaux, notre cerveau. En quelques années, nous avons basculé dans un nouveau monde. Plus grand, immense même, tissé de rencontres improbables et d’opportunités fabuleuses, mais aussi surpeuplé de contrées hostiles et de tribus numériques agressives. Cette découverte aura bien plus d’impact sur nos vies que celle de nouveaux continents. D’une certaine manière, nous sommes entrés dans la quatrième dimension. Celle que fantasmaient tous les épisodes de science-fiction de notre enfance, à l’époque de Casimir justement. Ils s’étaient juste trompés de direction, non pas hors de l’espace ou du temps, mais à l’intérieur de nous-mêmes.

Le voyage vaut souvent la peine. Comment regretter une vie où l’on peut rester lié à ceux qu’on aime malgré les kilomètres, visiter un musée depuis son ordinateur, transporter 20 000 livres dans son téléphone, ne plus avoir à poireauter vingt minutes au téléphone pour réserver un taxi, et commander son plat préféré en un clic. Notre nouvelle vie est absolument excitante, vertigineuse même. Mais, justement, nous sommes de la génération qui doit dompter ce vertige. Si nous ne voulons pas léguer à ceux qui suivent un monde où certains s’insultent toute la journée pour une phrase sortie de son contexte, tandis que les autres se terrent dans le silence par peur d’«offenser». Sans parler des gosses qui se suicident parce qu’on les a humiliés sur Facebook ou de ces personnes qui survivent mais perdent leur job parce que leur vie privée s’étale sur leur mur.

Nous avons commencé à nous adapter. Nous apprendrons bientôt à nous déconnecter et à nous oxygéner. Un yoga numérique indispensable pour ne pas finir haineux, dépressif ou misanthrope. Les cures de désintoxication du Web, les hôtels sans WiFi ont de beaux jours devant eux. Dans quelques années, le séjour de luxe sera de partir en randonnée vers un gîte si perdu où l’on ne capte pas. Bientôt, ceux qui seront nés avec la quatrième dimension auront développé des réflexes de survie : ne regarder Twitter ni en se réveillant, ni en se couchant, ne consulter ses mails que deux fois par jour, ne plus (jamais) lire les commentaires – que les sites sérieux auront d’ailleurs enfin fermés.

La «recivilisation» de notre nouveau monde a déjà commencé. Facebook ferme les comptes incitant à la haine. Twitter retrouve ceux qui menacent de mort. La contrepartie, car il y en a toujours, c’est qu’on risque de ne plus pouvoir prononcer un mot de travers sans être signalé et banni. La nouvelle lutte des classes est en cours. Entre ceux qui ont les moyens de sauver leur réputation sur le Web et ceux qui rament pour avoir 20 amis virtuels ou des commentaires, même d’insultes. Le monde ne va ni mieux ni plus mal. Il va. A nous de voir si nous voulons nous en souvenir toutes les minutes, toutes les heures ou seulement une fois par semaine. En France, nous avons au moins une longueur d’avance. Notre goût pour les congés d’été et les repas longs, si souvent raillés à l’étranger, représente un atout certain pour transmettre le nouvel art de vivre. Celui de la déconnexion.

Caroline Fourest
Marianne 21/12/17