De la non-mixité à la ségrégation

C’est l’une de ces batailles intellectuelles dont dépend notre modèle de société. Elle croise le clivage qui oppose la gauche Charlie à la gauche Mediapart, pourrit l’université et déchire l’antiracisme : elle oppose universalistes et «racialistes». Tirant les leçons du racisme exterminateur nazi, les universalistes veulent combattre le racisme partout où il se trouve, en déconstruisant les préjugés, le concept même de «race», en favorisant le mélange et la convergence des luttes pour l’égalité, le féminisme et la laïcité. C’est l’histoire d’une association comme la Licra et le tournant pris par SOS Racisme.

Marqués par la ségrégation et le modèle américain, les «racialistes» sont apparus plus récemment sur la scène française. Moins par résistance au FN que par opposition à la loi de 2004 interdisant les signes religieux ostensibles à l’école publique. L’extrême droite les indiffère. Ils préfèrent ferrailler de toutes leurs forces contre les moulins à vent de l’«islamophobie» ou du «racisme d’Etat». Un concept pensé pour faire croire que l’Etat discrimine volontairement ses citoyens, alors que le racisme vient de la société. Les mêmes vomissent la laïcité, le «féminisme blanc» et le «charlisme» lors d’ateliers «non mixtes» – entendez interdits aux «non-racisés». Seules les Blanches portant le voile sont acceptées. Loin de prôner l’égalité, le «racialisme» conforte le tribalisme, le traditionalisme et la ségrégation sexuelle.

En pleine remontée de l’antisémitisme et de l’intégrisme, ce vocabulaire glissant a le don d’empoisonner les esprits, surtout parmi les jeunes générations, grâce à quelques relais dans les quartiers, mais plus encore grâce à des militants d’extrême gauche et à des alliés au sein de l’université.

D’où l’alerte du Printemps républicain et la saine colère du ministre de l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer. Il fallait dénoncer ces ateliers «en non-mixité raciale» organisés par SUD-Education 93. Ce syndicat n’a rien trouvé de mieux que d’inviter deux intervenantes du Parti des indigènes de la République et Marwan Muhammad du Collectif contre l’islamophobie en France, association frériste qui assimile la laïcité à du racisme… Pour former les enseignants dans la Seine-Saint-Denis ! Sous pression, l’université de Limoges a également renoncé à mettre à l’honneur l’antisémite pro-islamiste Houria Bouteldja. Il serait temps que la raison redevienne un critère sélectif pour intervenir ou non à l’école ou à l’université.

On aurait tort, en revanche, de focaliser sur le seul principe de la «non-mixité». Il arrive que ce moyen favorise la libération de la parole, l’émancipation et l’égalité. Ce n’est tout simplement pas le cas – ni le but – des ateliers «en non-mixité raciale». Pour venir à leur secours, il arrive qu’on invoque la «non-mixité» de genre qui existait au début du MLF. Rien n’est plus faux que cette comparaison.

Le Mouvement de libération des femmes a organisé des ateliers non mixtes dans un contexte historique où les femmes n’osaient pas parler de l’oppression intime ni des violences sexuelles subies. A chaque débat, sans même s’en rendre compte, des hommes monopolisaient la parole… Cette «non-mixité» s’est également révélée nécessaire dans le cas du festival de films lesbiens organisé chaque année par Cineffable ; pour protéger les participantes du flot de pervers venant chaque année les insulter ou se masturber dans les salles.

Les ateliers en «non-mixité raciale» n’ont ni les mêmes problèmes, ni les mêmes effets. Dans le cas du racisme, séparer les participants en raison de leur «typologie raciale» revient à valider la grille de lecture ségrégationniste que l’on prétend combattre. Si on ajoute l’intention et l’idéologie de ces ateliers, on comprend qu’ils visent moins à faire reculer le racisme que la République. Leur «non-mixité» ne libère personne. Elle enferme les «racisés» dans leurs préjugés contre l’Etat républicain, le féminisme universaliste et la laïcité. Cette pensée haineuse, sans aucun lien avec le MLF, défait les acquis du féminisme et de la sécularisation, le progrès et l’égalité. Elle peut s’exprimer dans la société, comme l’extrême droite a bien le droit de parler. Mais ce n’est sûrement pas à l’école républicaine de la promouvoir.

Caroline Fourest
1 décembre 2017