Ni porcs ni dindes

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On s’excuse auprès de ces animaux adorables et bons, qui n’ont jamais harcelé personne et qu’on découpe pourtant en morceaux. Il vaudrait mieux couper en rondelles ceux qui vous collent leur groin partout. A défaut, il faut bien en parler, franchement et crûment. Comme dans tous les déballages, il y aura des moments gênants, des sorties de route, des dérapages, des délations douteuses, de fausses victimes et de faux bourreaux, de mauvais procès et quelques émasculations regrettables. C’est le prix à payer pour des siècles de silence et tant de malentendus millénaires qui empoisonnent les relations hommes-femmes.Première clarification.

Le harcèlement n’est pas du libertinage. Pas plus que le féminisme ne devrait tourner au puritanisme. La séduction est un art délicat, élaboré, et consenti. Un prédateur n’est pas un séducteur. C’est même l’inverse. Un pauvre type qui use de son pouvoir ou de l’effet de surprise pour obtenir ce que son absence de charme, de talent ou d’humour ne lui permet pas de décrocher : un consentement. Il aime le pouvoir car il permet d’en abuser. Et, bien souvent, il ne s’aime pas. Or qui ne s’aime pas ne peut aimer.Sortir d’une douche et ouvrir son peignoir demande peu d’estime de soi et bien peu d’imagination. Il faut vraiment être un homme pour croire qu’une femme puisse être excitée à la vue d’un pénis en érection qu’on lui colle sous le nez ou dans la gorge par surprise, que ce soit dans le métro ou dans un palace. Tout son corps, horriblement agressé, se ferme et se sent sale, gagné par la nausée. Le porc s’en fiche et se frotte.

Il n’est pas là pour aimer et se faire aimer, ni pour échanger, encore moins pour fusionner. L’autre n’est pas soi ni un égal, une terre à découvrir, une glace à faire fondre, un épiderme à adoucir. Non, l’autre n’est qu’un objet de masturbation. Une question se pose. Le porc est-il manchot ? N’est-il pas capable de se soulager lui-même au lieu de déborder ainsi sur les autres ? Ces invasions intempestives ont un effet dégueulasse sur la vie en société.

 

Depuis la nuit des temps, les femmes se sentent sales, fragiles et en danger. Quand elles n’ont pas été violées enfants par leur père et qu’elles ont été protégées, elles découvrent brutalement – à l’âge adulte – qu’elles ne sont pas des êtres à part entière mais secondaires, scrutés comme des objets, envisagés à tout moment comme un bout de viande. Elles marchent vite, et de jour. Car, si elles tardent, elles se font siffler comme un chien, sont suivies, insultées, et parfois violées.

Il faut être une femme pour comprendre qu’on ne marche jamais dans une rue déserte sans avoir peur, sans guetter les pas derrière soi. Naître femme, c’est grandir dans un immense billard, où il faut en permanence ranger son corps, pour éviter les queues et les boules de ces messieurs qui dépassent. Certaines ont appris à courir, à moucher et à taper là où ça fait mal (la glotte et les couilles). On les dit froides ou garçons manqués. Elles savent juste qu’il faut toujours tenir à distance pour ne pas risquer d’être envahies. Crevant. Beaucoup de femmes sont épuisées. Elles n’arrivent pas à réagir quand la goujaterie ou l’agression surgit. On appelle ça la sidération. Cette sidération, qui facilite l’agression, est construite, préparée en amont, par des siècles de dressage. Depuis l’enfance, on leur apprend à rester sages et polies, en toutes circonstances, pour être jolies. Sinon, ce n’est pas «féminin».

Mais, à force de vouloir rester «féminine» face aux porcs, si virils, on finit par se prendre soi-même pour un bout de viande, et à se comporter comme une dinde (pardon pour les vraies dindes). Pas très exigeantes en matière de séduction, les dindes ne cherchent ni le beau, ni l’intelligence, ni l’humour, ni l’originalité, mais un portefeuille, un statut, une situation, et bien sûr une grosse bague. Comme elles ne sont pas sujets mais objets, elles ne disent jamais oui que du bout des lèvres. Ce qui engendre des générations de lourdauds et encourage les porcs à tenter leur chance. Quand le non surgit et surprend, les hommes se racontent que toutes les femmes sont des dindes. Et les femmes se disent que tous les hommes sont des porcs. La basse-cour continue. Heureusement, l’art délicat de l’amour libre, épanoui et consenti, existe pour nous rendre notre humanité.

Caroline Fourest

Marianne, no. 1074-1075

Éditos, vendredi 20 octobre 2017, p. 47

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