La république des projets

L’élection d’Emmanuel Macron fait souffler un vent d’optimisme. C’est plutôt rare dans ce pays. Ce bain de jouvence libère les énergies de générations qui attendaient depuis trop longtemps qu’on leur fasse confiance. Mais l’optimisme contagieux du nouveau président ne doit pas interdire la lucidité. Si ce «big bang» politique a le mérite d’apporter du sang neuf, l’espérance risque de renforcer les extrêmes si elle ne débouche pas sur une nouvelle carte politique, à la fois cohérente et lisible. Or, tout le monde le sait, quand on rénove, il est plus facile de détruire que de rebâtir.

Côté décomposition, c’est au moment où les grands partis ont fait le plus d’efforts pour se renouveler (grâce au non-cumul des mandats et aux primaires) qu’ils ont payé d’avoir trop tardé. Ils se meurent. Faut-il s’en réjouir ? Quel est le plan B ?

Ces vieilles familles avaient le mérite d’être nées de grands combats, de grands idéaux, et de grands rejets. Le Parti socialiste n’est plus que l’ombre de lui-même, mais il se ressaisit parfois en songeant à Jaurès, tout en se distinguant du gauchisme stérile d’un Jules Guesde. Le parti gaulliste n’est déjà plus tout à fait lui-même, mais son arbre repousse parfois au pied de la statue du Général, en se raccrochant aux branches de son plus noble combat : celui contre le nazisme et Vichy.

Ce sont ces «héritages» dont parlait Bernard Cazeneuve au moment de transmettre le pouvoir à Edouard Philippe. De ceux qui forgent des fidélités de principes, par-delà les conjonctures et les ambitions. En creux, c’est une leçon amicale de l’authenticité à la modernité.

Edouard Philippe y a répondu en mettant en avant la fidélité successive à des hommes : Michel Rocard, Alain Juppé, puis Emmanuel Macron. Ces engouements ne sont pas si désordonnés ni contradictoires. Ce n’est pas comme passer de De Gaulle à Le Pen comme Nicolas Dupont-Aignan. Reste à préciser le modèle politique proposé. Peut-on substituer la République des projets à celle des partis ? Au nom de quelle fidélité ? Au point de renoncer à toute idéologie sous prétexte de nouveauté ?

Pendant des années à l’Assemblée, où il allait peu, Edouard Philippe s’est conduit en opposant systématique. Il a voté contre tout ce que le gouvernement proposait, même quand les lois allaient dans le bon sens : l’égalité réelle entre hommes et femmes, le mariage pour tous (pardon, en vrai centriste, il s’est abstenu), la transition énergétique, le non-cumul des mandats et la transparence. Le même homme va maintenant expliquer aux députés qu’il faut dépasser les vieux réflexes partisans pour soutenir son gouvernement.

Admettons. Il faut bien évoluer si l’on veut avancer. Ce changement de mentalité peut se révéler positif s’il permet de construire une majorité de principes, à défaut d’héritage. Mais de quels principes parlons-nous ? A quoi se raccrocher pour ne pas glisser d’une République des projets à celle des reniés ? C’est là que le plus difficile commence.

On comprend ce qui peut réunir le centre gauche et le centre droit en matière de réforme du travail. On voit moins comment dépasser le clivage persistant en matière de société, à l’image de la PMA pour toutes – progrès qu’Emmanuel Macron souhaite mais qu’Edouard Philippe a refusé. On est encore plus perdu à propos d’un sujet aussi peu anecdotique que la lutte contre l’intégrisme. Voilà un combat capital pour réunir les républicains des deux rives. C’est pourtant un dossier sur lequel Emmanuel Macron est flou, et son nouveau Premier ministre encore plus flottant.

Comme maire du Havre, ce juppéiste s’est montré très conciliant envers la clientèle communautariste. Il a inauguré une mosquée intégriste et a signé un accord de ville avec le maire islamiste de Tanger. Sa mairie a jeté 8 500 mousses au chocolat des cantines parce qu’elles contenaient de la gélatine de porc, et prêté une salle municipale à l’association haineuse du rappeur Médine (Havre de savoir)… J’en oublie. Est-ce la politique souhaitée par le président Macron ? Où va-t-il mettre de côté sa rivalité personnelle avec les vallsiens pour réunir les républicains des deux rives grâce à certains combats, comme la laïcité ? La réponse dépend très certainement du résultat des législatives. Et de la composition de sa future majorité, plus ou moins relative.

 

LA RÉPUBLIQUE DES PROJETS
Par Caroline Fourest
19 mai 2017