Vu d’aujourd’hui, c’est entendu, Vladimir Poutine règne sur le monde. Son favori américain a beau gesticuler et même bombarder son protégé syrien, rien ne se réglera sans lui. En échange, il peut tout se permettre, ou presque : violer les frontières de l’Ukraine, déstabiliser les élections de pays occidentaux, protéger un criminel contre l’humanité… L’Europe bronche à peine. De l’extrême droite à l’extrême gauche, on applaudit. Comme si tousser constituait déjà un grave crime d’ingérence ou une preuve de «russophobie». Au nom de la Realpolitik (choisir entre Daech et Poutine), trois de nos principaux candidats à la présidentielle multiplient les génuflexions devant le maître du Kremlin. Marine Le Pen s’est carrément agenouillée, après avoir fait financer sa campagne par des banques russes. A croire que notre pays est déjà soumis.

Quand Zhanna Nemtsova, la fille du leader de l’opposition assassiné au pied du Kremlin, vient en France, presque aucun journaliste n’a le temps de l’interviewer, alors que des manifestations décisives reprennent à l’est. Je l’ai rencontrée dans un café à Paris. Elle n’en revenait pas : «Je voyage dans toute l’Europe. Je n’ai jamais vu si peu d’intérêt pour ce qui se passe en Russie. Que vous arrive-t-il, en France ?» J’ai tenté d’expliquer… Que nous étions obsédés par une campagne présidentielle nauséabonde, incapable de s’élever au niveau des enjeux internationaux. Que la plupart de nos candidats admiraient la virilité de Poutine à cause du danger islamiste. Et puis j’ai dû ajouter, un peu honteuse, que certains de nos candidats, même de gauche, même brillants, allaient jusqu’à confondre son père assassiné (Boris Nemstov) et Alexeï Navalny, que la propagande russe présente comme un semi-nazi. Selon les fiches Kremlin Media qui circulent, dès qu’un leader suscite le moindre espoir à l’est, il est immédiatement affairiste ou fasciste. Et bien sûr, parfois, il existe une part de vrai. Mais elle cache l’essentiel. Alexeï Navalny n’est pas un ange, mais tous les anges de l’opposition russe sont morts ou en exil. Il est nationaliste, mais pas plus que les soutiens de Poutine. Surtout, il n’est qu’un lanceur d’alerte. La jeunesse russe ne l’écoute pas pour son idéologie, mais pour ses reportages diffusés sur Internet qui dénoncent la corruption en Russie. Le dernier dévoile au grand public les villas et les richesses accumulées par le Premier ministre, Dimitri Medvedev. Il a été vu plus de 16 millions de fois ! L’écœurement soulevé par cette vidéo est à l’origine des nouvelles manifestations en Russie.

Car quelque chose bouge. Le FSB semble surpris par l’ampleur de cette mobilisation, réussie grâce à de nouvelles applications et à la jeunesse. Des lycéens et des collégiens sont sortis dans la rue pour crier «Poutine, dégage». Certains ont pris la parole pour dire qu’ils se fichaient de changer de président. Ce qui compte à leurs yeux, c’est d’en finir avec «le système», en l’occurrence un système mafieux, oligarchique et corrompu.

C’est un mouvement générationnel et planétaire, que personne ne peut contrôler. Partout dans le monde, la jeunesse connectée veut renverser la table. Pour le pire et le meilleur. La révolte paraît irresponsable lorsqu’elle déstabilise nos institutions démocratiques. Elle a le mérite de balayer les corrompus, ici, dans le monde arabe ou à l’est. On nous dit que Poutine reste très populaire. C’est sans doute vrai. Mais son peuple ne supporte plus la corruption, et commence à l’en tenir pour responsable. Les révélations qui touchent son clan se multiplient. Elles devraient s’accélérer. Et peuvent tout changer.

Si l’écœurement continue, rien, ni Daech ni la Crimée, ne pourra plus servir de diversion. Poutine a dépensé trop d’argent en bombes et trop peu d’énergie à diversifier son économie. Flatter l’ego des Russes ne peut plus leur faire oublier que leurs ventres sont vides et que les inégalités se creusent. Le système poutinien est à bout de souffle. Il le sait. Le président a déjà prévenu que la garde nationale, sa milice, n’hésiterait pas à montrer les muscles pour rétablir l’ordre. Le printemps russe est possible. Mais il risque d’être rouge.

Un printemps russe est possible
Caroline Fourest
728 mots
14 avril 2017
Marianne

Un printemps russe est possible