On risque fort de la regretter. Sa stabilité face aux tempêtes. Les débats de fond qui structuraient malgré tout la vie des partis. Le pouvoir qu’elle donne encore (un peu) au politique. La Ve a tiré les leçons d’une époque rongée par l’impuissance politique. Ses institutions, son scrutin majoritaire à deux tours, nous protègent des travers de la paralysie comme des extrêmes, d’une farce à la Trump comme du Front national.

Dans cette époque troublée, les digues institutionnelles sont plus que jamais nécessaires. C’est pourtant le moment choisi des candidats de gauche et d’extrême droite pour s’y attaquer : 49.3 citoyen, proportionnelle intégrale voire Assemblée constituante… Rarement la démolition de la démocratie représentative – désormais raillée partout sous le nom de «système» – n’a été si tendance.

On connaît les raisons invoquées pour passer à une VIe République (je les ai jadis partagées) : l’incapacité des vieux partis traditionnels à se renouveler et une forme de «monarchie institutionnelle» éloignée de la société. Ce vieux monde n’est plus. Tout ou presque a changé. Le monde politique commence à se renouveler et n’est plus si «coupé» des Français. En quelques années, la révolution des réseaux sociaux, celle de l’interactivité, nous a fait passer d’un trop peu de démocratie à un trop-plein. L’opinion du tout-venant, surtout le plus hurlant, imprime son rythme et ses obsessions au calendrier politique, devenu l’esclave de la démocratie directe, et de ses démons.

C’est d’ailleurs pour plaire à l’opinion hurlante que tant de politiques se plient à la mode du «dégagisme» et proposent un grand hara-kiri (sauf pour eux) de la démocratie représentative. Or, c’est justement le moment de résister. Car cette mode finira au mieux en révolution conservatrice, au pis en nouvel ordre autoritaire.

Ceux qui rêvent de révolution institutionnelle pour se faire élire pensent-ils vraiment pouvoir contrôler le vent qui vient ? Ne voient-ils pas la tournure que prend la houle ? Tout référendum se termine en rejet ou en Brexit. Jean-Luc Mélenchon souhaite un référendum sur notre Constitution puis une Constituante. Il pense qu’un coup de balai amènera du propre. C’est pécher par optimisme. L’Assemblée constituante en Tunisie a surtout porté au pouvoir des fanatiques, incompétents et autoritaires. Avec le printemps arabe, le risque était islamiste. Avec le printemps français, il est frontiste. Avons-nous vraiment envie d’un hiver institutionnel dans la période actuelle ?

Le 49.3 citoyen et la démocratie directe dont rêve Benoît Hamon ne sont guère plus excitants. Aux Etats-Unis et en Suisse, les référendums d’initiative populaire permettent surtout d’interdire les minarets ou de mener campagne contre le mariage gay. Quel beau jouet offert à la fachosphère, à La Manif pour tous et aux partisans du rétablissement de la peine de mort. Quand il suffit de 1 % du collège électoral pour faire passer une loi, ce sont les plus radicaux qui font ou défont la vie en société. Est-ce un futur si désirable ?

Et que dire de cet engouement pour la proportionnelle intégrale ? Marine Le Pen est la première à en rêver. Elle aurait surtout pour effet de faire entrer en masse les députés du Front national, tout en explosant le Parlement en blocs ingouvernables. Une forme de IVe République au profit des extrêmes. L’enfer sur Terre. Est-ce si urgent ?

Il faut bien sûr «oxygéner» notre vie politique. C’est sans doute ce que cherchent les électeurs d’En marche. Avec le risque paradoxal d’envoyer des bleus au Parlement : des députés si jeunes et inexpérimentés qu’ils seront aussi les plus influençables par les lobbies.

Ce «dégagisme» aveugle se comprend, surtout après l’affaire Fillon. Il oublie que la Ve s’est beaucoup réformée. Parité, non-cumul des mandats, adoption de règles de transparence, recours aux primaires… Bien sûr, il reste du chemin à parcourir : renforcer les contre-pouvoirs du Parlement et adopter les propositions d’Anticor, encadrer les conflits d’intérêts et interdire aux parlementaires de pratiquer des activités de conseil. Mais voilà l’exigence, forte et raisonnée, qu’il faut porter, au lieu de jeter la Ve République avec l’eau des affaires. Elle nous protège de tant de fléaux. Régénérons-la, au lieu de la tuer.

 

Par Caroline Fourest
24 mars 2017

Faut-il tuer la Vème République ?