Ce n’est pas la lutte contre le racisme antimusulman qui divise le Canada, mais la question de savoir s’il faut recourir au terme «islamophobie» pour combattre ce fléau. Entre les lignes se joue une question majeure. Quel curseur adopter en matière d’autocensure ? Pour éviter des raccourcis racistes, faut-il prendre le risque de réduire au silence tous ceux – y compris de culture musulmane – qui souhaitent pouvoir combattre une vision traditionnelle voire intégriste de l’islam ? C’est le chemin périlleux choisi par la gauche Trudeau, qui souhaite une motion condamnant «l’islamophobie», dans un pays troublé, avec tous les risques que cette confusion comporte.

Comme l’étymologie de ce mot l’indique, comme on s’acharne à l’expliquer depuis maintenant quinze ans, comme le rappelait Charb, les laïques québécois ou Pascal Bruckner dans des livres parus récemment*, le mot «islamophobie» ne condamne pas seulement la peur des musulmans (la musulmanophobie) mais aussi la peur de tout ce qui est fait ou dit au nom de l’islam. Par ce mot, la peur légitime des attentats ou du fanatisme se retrouve amalgamée à une peur irrationnelle des musulmans, donc à du racisme.

La suite, on la connaît. C’est au nom de la lutte contre «l’islamophobie» qu’on finit par considérer toute critique de l’islamisme comme inappropriée et les musulmans modernistes comme «islamophobes».

Ce qui a le don d’encourager les intégristes, d’enrager les extrémistes et de faire monter le vrai racisme.

Dans un monde clair, seuls les illuminés et leurs amis devraient s’amuser à répandre pareil piège sémantique. Mais nous vivons dans un monde flou, dépolitisé, où la lutte des «races» a remplacé celle des classes. En l’absence de vrai projet égalitaire, le seul discours progressiste de la gauche américaine ou canadienne, et peut-être demain de la gauche française, ressemble à une aumône victimaire par communauté, surtout religieuse. Jusqu’à s’accommoder de l’intégrisme (réactionnaire et raciste) par peur… de la réaction et du racisme.

La motion contre «l’islamophobie» a été déposée par la députée canadienne libérale Iqra Khalid, avec le soutien béat du gouvernement de Justin Trudeau. Son intention est proche d’un texte déjà voté à l’unanimité par le Parlement québécois en octobre 2015, dans un tout autre contexte, plutôt marqué par les attentats islamistes. Cette motion resurgit dans la foulée du procès d’Alexandre Bissonnette, auteur de l’attentat contre la grande mosquée de Québec. Qu’il s’agisse du premier ou du second contexte, cette motion ne pourra que générer des malentendus empoisonnés.

Les conservateurs l’ont compris et ferraillent contre cette motion, comme les laïques québécois, mais pas du tout pour les mêmes raisons. Les laïques lui reprochent de rendre plus difficile la critique des religions. Les conservateurs lui reprocheraient, eux, presque l’inverse : laisser croire qu’il est interdit de critiquer l’islam, «mais qu’on pourrait critiquer peut-être d’autres religions» (dixit un député).

Le Parti conservateur du Canada a déposé une «contre-motion» qui propose une expression plus large, couvrant «la discrimination des musulmans, des juifs, des chrétiens, des sikhs, des hindous et des membres d’autres communautés religieuses». Elle a échoué. Le gouvernement Trudeau tenant bec et ongles au mot «islamophobie», pour envoyer un signal à «une communauté qui est présentement ciblée».

Adieu, le temps où l’on se disputait pour des idéaux et non des identités. Bienvenue dans ce face-à-face pathétique entre une gauche communautariste pro-islam et une droite identitaire chrétienne… Le duel piétinant à la fois le droit au blasphème et la liberté d’expression, tout en étouffant les antiracistes laïques. Ils en paieront le prix. Ils le paient déjà.

A Québec, Djihad, la pièce de théâtre d’Ismaël Saïdi sur la radicalisation, a été déprogrammée… Par peur d’offenser. Qu’en sera-t-il demain ? Djemila Benhabib, qui a gagné son procès pour avoir critiqué l’endoctrinement de certaines écoles coraniques au Canada, pourra-t-elle encore le faire ? Rien n’est moins sûr. Cette motion «contre l’islamophobie» ne fera pas baisser le racisme antimusulman, bien au contraire. Elle menace toute alternative, laïque et constructive, à la haine.

*L’Islamophobie, sous la direction de Jérôme Blanchet-Gravel, Dialogue Nord-Sud.

Un racisme imaginaire, de Pascal Bruckner, Grasset.

Caroline Fourest
17 mars 2017

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Le mot « islamophobie » déchire aussi le Canada