En ces temps de présidentielle triste, où l’on peine à sortir des affaires des hommes pour parler des affaires du monde, il existe un ailleurs. Des parcours et des livres qui nous rappellent qu’une certaine noblesse d’âme persiste et qu’une autre façon de changer le monde est possible. Patrice Franceschi est de cette trempe. Intello baroudeur, il tente de montrer l’horizon aux gabiers de notre temps, comme sur son célèbre voilier la Boudeuse. Le trois-mâts, un vieux beau navire goélette toujours dans son jus, amarré pour quelques semaines encore au pied du pont des Invalides, a navigué sur les mers des cinq continents. Il a transporté des marins confirmés et des apprentis, des scientifiques et des philosophes, à la découverte des autres et d’eux-mêmes. Son capitaine, lui-même philosophe et officier de réserve, a vécu parmi les Pygmées du Congo, les Indiens d’Amazonie et les Papous de Nouvelle-Guinée.

Il a combattu avec les Afghans contre les Soviétiques et avec les Kurdes contre les islamistes. Le Français tente régulièrement de franchir la frontière de Syrie pour aller soutenir ses amis du Rojava, qui viennent d’ouvrir une délégation officielle à Paris.

Quand on navigue et qu’on a vu tant de terres promises, le Rojava est un îlot d’espoir au milieu de l’horreur. Un bout de territoire qui rêve d’égalité et de laïcité au cœur de la barbarie. Les guerriers kurdes des YPG et les guerrières des YPJ tentent de sauver cet espoir en combattant à la fois contre Daech (en face) et contre les armées d’Erdogan (dans le dos). Demain, ils reprendront peut-être Raqqa, seront vaguement remerciés puis sans doute abandonnés, comme souvent dans l’histoire kurde. Parmi les hommes et les femmes qui crieront ce jour-là, on entendra fort la voix de Patrice Franceschi.

Naviguer parmi les causes tanne le cuir mais pas le cœur. Le soldat ne se fait aucune illusion sur la guerre, mais l’homme ose le dire : «S’il n’existe jamais vraiment de camp du bien dans une guerre, le combat contre Daech est celui qui s’en rapproche le plus.» Les Kurdes ont leurs défauts, mais leur cause est la nôtre, de celle qui fabrique des justes. C’est dire si «combattre» n’est pas un mot vain chez Patrice Franceschi. Alors, quand il nous propose un livre-manifeste* qui porte ce titre en pleine campagne présidentielle, on s’y plonge pour nager loin de la médiocrité ambiante. Et l’on n’est pas déçu.

Ce n’est pas un livre de soldat, mais bien celui d’un philosophe engagé, ciselé, qui propose si ce n’est de «mourir pour l’Europe», au moins de se battre pour les «Etats-Unis d’Europe», ce «rêve réaliste». Non pas en proposant des réformes techniques, mais bien en retrouvant le souffle initial des explorateurs. Car Franceschi le croit de façon contagieuse : «L’adhésion à un but collectif est ce qui peut redonner sens à nos vies individuelles. Tout est là, en vérité. Le reste n’est que détail.»

Au fil des pages, limpides comme une mer sage, il s’acharne à démontrer l’intérêt humain et économique de ce grand projet, seul capable de relever les défis démesurés comme la domination du «tout-économique», la surveillance généralisée, le crime globalisé, l’islamisme, l’inflation démographique et ce qui détruit la «maison nature». Ce sont plus que des mots : un horizon. Il nous rappelle que de grands résistants ont fait l’Europe pour offrir à ce continent une force indépendante de l’Amérique et de la Russie, plus que jamais nécessaire dans le monde de Trump et de Poutine.

Stimulée par sa lecture, on serait tentée d’ajouter quelques pistes stratégiques à ce manifeste. Outre la nécessité de relancer la construction d’une Europe de la défense, il faut sans doute accepter qu’elle fonctionne désormais par cercles, selon le degré d’engagement de chaque pays. On imagine un cercle A avec la France et l’Allemagne, qui donnerait beaucoup de responsabilités et les pouvoirs qui vont avec. Un cercle B pour les pays n’ayant pas tenu leurs engagements ou préférant un contrat plus intermédiaire. Et enfin un cercle C, pour le Royaume-Uni et ceux qui envisagent de quitter le navire. Les pays pourraient passer de l’un à l’autre selon l’avis de leurs peuples, qui retrouveraient peut-être enfin le désir de faire partie du tout premier cercle. Celui qui fixe l’horizon. Celui des navigateurs.

* Combattre ! Comment les Etats-Unis d’Europe peuvent sauver la France, de Patrice Franceschi, éditions de La Martinière.

Combattre pour l’Europe
10 mars 2017

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