Tapis rouge pour Marine Le Pen

Une nouvelle affiche électorale pourrait la ringardiser. Le Brexit et la folie furieuse de Donald Trump devraient réveiller les aveugles. Mais dans ce monde sans tête, guidé par les tripes et la rage, tout réussit aux plus cyniques. Le bannissement visant tout ressortissant irakien, syrien, iranien, somalien, libyen, soudanais et yéménite est une tache sur le drapeau américain. L’image de ces passagers bloqués, ces écrans dressant des listes d’indésirables en raison de leur seule nationalité, ne brûle pas seulement la rétine mais le cœur. Cette mesure n’empêchera aucun djihadiste, souvent déjà sur place ou de nationalité américaine ou européenne, de frapper. En revanche, tous ceux qui fuient l’islamisme sont punis pour les crimes de leurs bourreaux. La semaine dernière, des femmes yézidies, kurdes et irakiennes, enlevées et violées par Daech, n’ont pas pu prendre l’avion et rejoindre leurs familles réfugiées aux Etats-Unis.

Le plus fou est d’entendre des internautes français – parfois des trolls du Kremlin, mais pas toujours – justifier ce décret. Des élus du FN, comme Steeve Briois, l’envisagent désormais à haute voix. Une nouvelle digue vient donc de sauter sous l’effet du vote américain. Il radicalise l’extrême droite française et risque de pousser la gauche à se caricaturer comme jamais. On connaît la tentation : se taire sur la dénonciation de l’intégrisme par peur d’alimenter le racisme antimusulmans. Or c’est précisément ce silence qui arrangerait les affaires de la droite et de l’extrême droite.

Ceux qui ont choisi Benoît Hamon s’imaginent sans doute avoir voté pour l’apaisement, dans l’espoir qu’on ne parle plus des questions qui fâchent pendant le reste de cette campagne. C’est tout le contraire qui risque d’arriver. Une gauche insoupçonnable de complaisance avec les intégristes anti-Charlie aurait neutralisé le sujet. Avec une candidature de gauche plus fragile, Marine Le Pen va tout faire pour accréditer l’idée que seule l’extrême droite peut défendre la laïcité.

A droite, François Fillon aurait dû lui tailler de sérieuses croupières, mais le voilà empêtré dans cette affaire de «revenu particulier», à 5 000 €, et plus, pour son épouse. Le FN n’est pas très agressif sur le sujet. Nous savons tous pourquoi. Il est sans doute celui qui a le plus abusé des postes d’assistant parlementaire pour salarier ses militants… Le Parlement européen réclame 300 000 € à Marine Le Pen pour avoir salarié son ex-belle-sœur, alors qu’elle militait au siège du parti à Paris. C’est loin d’être la seule affaire.

Dans Marine Le Pen démasquée*, nous avons révélé qu’une assistante parlementaire FN était surtout très occupée à garder les enfants de Marine Le Pen. Comme chaque fois ou presque qu’il est en difficulté, le FN a attaqué. Son avocat, Wallerand de Saint-Just, est aussi élu local pour le FN et donc payé par les contribuables. Pourtant, il passe peu de temps dans sa circonscription et bien plus en robe d’avocat, à poursuivre en justice tout journaliste ou opposant qui ose critiquer son parti. Du rarement vu en démocratie. Le jour du procès, Jean-Claude Martinez, ancien député européen FN, est venu redire à la barre ce qu’il nous avait confié. Il a raconté par le menu comment le Front l’avait sommé d’embaucher la marraine des enfants de Marine Le Pen comme assistante parlementaire : «A l’époque, le Parlement européen, elle ne savait pas où ça se trouvait, elle n’y venait jamais. Par contre, elle passait son temps à garder les enfants de Marine !» Martinez a même produit le contrat de travail de Huguette Fatna, qui prévoyait qu’elle l’assiste… depuis Saint-Cloud (la résidence privée des Le Pen) ! Le tribunal a donné raison à l’ancien député européen. Cette affaire, et tant d’autres révélées par des confrères, aurait dû ôter toute crédibilité au FN.

Mais, contrairement à ce que l’on entend parfois, les électeurs du Front se fichent de moraliser la vie politique. Ils choisissent l’extrême droite pour son refrain xénophobe. Si Marine Le Pen n’est pas encore au pouvoir, et si elle n’y accédera peut-être jamais, nous le devons surtout à notre démocratie intelligente et représentative à deux tours, ce «système» que le FN exècre. Et dire que certains voudraient changer nos institutions pour lui ouvrir les portes de l’Assemblée… Décidément, ils l’auront bien cherché.

* Avec Fiammetta Venner, Le Livre de poche.

Tapis rouge pour Marine Le Pen
Par Caroline Fourest
3 février 2017