Même bien menés, quelques passages télé ne suffisent pas à jauger un candidat à la fonction suprême. Ils permettent de voir qu’un bon camarade ne fera jamais un bon président s’il n’a pas le souffle pour incarner non pas l’homme providentiel, mais au moins la nation.

L’écran, en revanche, échoue à montrer qu’un bon orateur n’est pas toujours un bon ordonnateur. Ceux qui savent séduire ne savent pas toujours agir. Les avocats sont de magnifiques rhéteurs. Ils peuvent défendre la moindre réforme comme une révolution, mais leurs convictions sont fragiles. Les apparatchiks sont bons commerçants. Ils vendraient de l’eau à la mer, très cher, et feraient passer des mirages pour des miracles. Les intellectuels ont donné de beaux présidents à la IVe République. Sous la Ve 2.0, ils peinent à penser en 140 signes et encore plus à supporter ceux qui les insultent pour moins que ça. Seules les brutes de travail dotées d’un cuir épais et d’un gouvernail habitué au crachin de tout bord font de bons capitaines. Mais, s’ils ne savent pas écouter et corriger parfois leur sillon, ils fonceront droit sur des icebergs, parfois mis sur leur chemin par leur propre camp.

On trouve de tout dans cette primaire : des moussaillons, des rescapés, des passagers, des apprentis capitaines et des capitaines confirmés. La traversée, presque une croisière, est certainement plus amusante pour ceux qui ne sont à bord que pour sauver une circonscription, prendre le PS, négocier une future place de ministre ou de sénateur. L’exercice est bien plus désagréable et périlleux pour ceux qui veulent réellement devenir président et tenir le gouvernail. Ils ne peuvent promettre la lune ni faire semblant d’inventer l’eau tiède pour amuser la galerie. On les traite de «girouettes» s’ils reconnaissent s’être parfois trompés de route pour atteindre un horizon. Il faut pourtant actualiser ses cartes et sa boussole quand on commence un nouveau voyage.

Ces nouvelles coordonnées, ces mots prononcés en campagne, forment un pacte avec les passagers qui voudront monter à bord. Mais, une fois en mer, submergé par les vagues qui viennent de partout, c’est bien le tempérament qui servira de boussole. Et lui ne change jamais.

Le tempérament d’un politique se décrypte selon quatre points cardinaux : sa circonscription d’origine, sa capacité de travail, son modèle et son moteur profond.

La circonscription est un élément de cette boussole. C’est le laboratoire, la base, la France en miniature qu’un capitaine aura toujours en tête pour imaginer sa terre promise. S’il reste prisonnier de cet échantillon et de cette image, il n’ira pas loin. S’il garde les deux pieds sur terre grâce à ce terrain, tout en prenant le risque de parler à toutes les régions, il anticipera les vents contraires.

Plus que tout, un bon capitaine doit être un bourreau de travail. Pas quelqu’un qui aime faire campagne et s’en retourne à la pêche une fois ses galons obtenus. Il existe des stars de la politique, adulées pour leur verbe et leur allure, qui ne savent pas animer un cabinet ni faire marcher une administration. Elles laissent plus de mots que de traces. D’autres savent écouter mais pas entendre. Certains tiennent la bonne ligne, mais sont incapables de nommer les bonnes personnes au bon endroit pour traduire leurs ordres en actes. Ce sont des détails de coulisses que les électeurs ne voient presque jamais. Et pourtant, ils changent tout à bord d’un paquebot nommé Etat.

Le modèle du capitaine a aussi son importance. Ce n’est pas la même chose de s’identifier à Mitterrand, à Chevènement, à Clemenceau ou à Jeremy Corbyn. Ne parlons pas de ceux qui feignent de citer le général de Gaulle pour imiter Margaret Thatcher. Savoir qui ils voudraient être, c’est un peu comprendre ce qu’ils sont.

Mais le plus important, pour tester la boussole d’un politique, tient au moteur profond. Avons-nous affaire à un candidat qui veut être aimé, vivre de la politique ou marquer son temps et écrire l’Histoire ? Seuls les derniers possèdent, si ce n’est l’étoffe, au moins la vocation d’un homme d’Etat.

Les moussaillons et les capitaines
Caroline Fourest
20 janvier 2017

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Les moussaillons et les capitaines