Erdogan, le tsar de la Turquie

 

Si la grandeur d’un pays se mesure à sa curiosité pour le reste du monde, la France et l’Amérique risquent de rétrécir cette année. Obnubilés par l’élection présidentielle, nous prêtons une oreille trop distraite aux nouvelles du front irako-syrien. C’est pourtant là-bas, et maintenant, que se dessine l’ordre mondial de demain. Un véritable Yalta, sans Churchill ni Roosevelt, mais avec Erdogan et Poutine à la manœuvre. A la table des négociations, lors de cette année charnière, la France ne sait pas encore qui la représentera. Un impulsif, un vieil homme d’Etat prudent, un président usé, un nouveau président expérimenté, une extrémiste sous influence ?

L’Amérique, elle, sera incarnée au mieux par une Hillary Clinton en sursis judiciaire, au pis par une marionnette grotesque fascinée par le président russe. Dans tous les cas, le leadership des démocraties occidentales s’annonce affaibli pour quelques mois. Sans contre-pouvoir occidental, l’issue du drame irako-syrien, ce Yalta du monde contemporain, pourrait bien profiter à deux tyrans qui se ressemblent beaucoup malgré leur antagonisme affiché : Poutine et Erdogan.

Le premier a déjà réussi à faire oublier son ingérence sanglante en Ukraine. Il lui suffira de raser Alep et de sauver Bachar al-Assad, quitte à le sacrifier plus tard, pour s’imposer comme l’un des arbitres incontournables de ce partage.

Face à lui, Erdogan cumule les tares de l’idéologie islamiste et les méthodes autoritaires mafieuses du régime russe. Il ne reculera devant aucun crime pour siéger à la table des seigneurs.

La régression démocratique s’accélère en Turquie, de façon stupéfiante. Les purges donnent le tournis : 90 000 fonctionnaires limogés, 170 organes de presse fermés, dont le principal canard d’opposition, Cumhuriyet. L’un des très rares journaux à avoir osé publier les dessins sur Mahomet pour soutenir Charlie Hebdo. Aujourd’hui, c’est lui qui a besoin de nous. Son rédacteur en chef a rejoint la longue liste de nos collègues derrière les barreaux. Et ce n’est pas fini. Plus de 30 000 détenus de droit commun ont été relâchés pour faire de la place aux prisonniers politiques qui arrivent.

La Turquie était déjà la plus grande prison à ciel ouvert pour journalistes. Il ne lui manque que le rétablissement de la peine de mort pour devenir le plus grand cimetière de la liberté de penser.

Ne parlons pas de la répression qui s’abat sur l’opposition kurde, symbolisée par l’arrestation ahurissante des deux maires de Diyarbakir, Gültan Kisanak et Firat Anli. Le prétexte est toujours le même : «soutien au terrorisme». Quand le régime n’accuse pas de comploter avec son rival Gülen, il embastille toute personne proche du PKK.

Une jeune Toulousaine d’origine kurde, Ebru Firat, en a fait les frais. Arrêtée alors qu’elle rendait visite à de la famille en Turquie, elle risque dix ans de prison pour y avoir milité, il y a quelques années, avant de rejoindre les unités féminines du YPJ. Agée d’à peine 25 ans, elle a combattu Daech en Syrie, avant de quitter les armes pour se marier et reprendre une vie normale à Toulouse. La France ne doit pas l’abandonner. Comme elle ne doit pas lâcher les Kurdes qui se battent au Rojava.

Loin des yeux et du monde, dans un trou noir sans journalistes, ces redoutables combattants rêvent de vivre dans un Kurdistan égalitaire et laïque. Ils sont notre seul espoir de voir un monde meilleur émerger de cette horreur… Et ils se font massacrer par les Turcs, paniqués à l’idée qu’ils ne reprennent Raqqa à Daech en premier !

De cette course dépend l’avenir. Si Erdogan peut revendiquer la victoire contre Al-Baghdadi, il deviendra calife à la place du calife. Sous prétexte de protéger les sunnites, comme Poutine avec les russophones en Crimée, il étendra son emprise sous la forme d’un «protectorat» sur les anciens territoires de l’Empire ottoman. Les rebelles islamistes qu’ils contrôlent déjà prendront la suite de Daech et le problème du terrorisme restera entier.

Même si les Turcs nous aident au sein de la coalition, il faut penser à demain : leur tenir tête pour protéger les Kurdes et leur projet laïque. C’est notre honneur et le seul moyen de sauver l’idée que cette partie du globe n’est pas vouée à l’obscurité. C’est aussi ça, l’«identité française». Une nation qui voit plus loin que le danger immédiat et croit à la force des idées partagées.

Erdogan, le tsar de la turquie
Par Caroline Fourest
4 novembre 2016