Pourquoi organiser le 16 octobre un nouveau rallye, façon revival, de La Manif pour tous ? Quelle hostie hallucinogène faut-il donc croquer pour croire, le plus sérieusement du monde, que l’urgence – dans ce bas monde – est de diviser le pays sur la question : «Comment on fait des enfants ?» La loi est passée. Des couples sont déjà mariés. Les familles homoparentales existent depuis plusieurs générations. Pourquoi s’acharner ?

La Manif pour tous dit incarner «le refus du peuple français de la loi Taubira». C’est écrit dans son tract. Maurras, lui, prétendait porter la voix du «pays réel» contre le «pays légal». La France éternelle, chrétienne, se sent toujours plus légitime que la République laïque. L’Institut Montaigne aurait dû réaliser un sondage parmi les sympathisants de La Manif pour tous. Ne serait-ce que pour savoir combien placent la loi religieuse au-dessus des lois de la République. On ne serait pas déçu.

Cette radicalisation n’inquiète plus. Pas de risques de «classes laborieuses, classes dangereuses» de ce côté-ci du pavé. Quand le peuple de droite sort dans la rue, ce n’est pas pour réclamer des allocations chômage, mais toujours plus d’allocations familiales. Qu’on les verse en fonction du nombre d’enfants, et pas des revenus. Charité chrétienne bien ordonnée passe par les plus fortunés.

La Manif pour tous a peur de perdre ses sous et son âme. Ce n’est pas le fanatisme ni la communautarisation des écoles qui l’inquiète, plutôt les «menaces» sur «la liberté éducative». Entendez l’idée, exprimée Rue de Grenelle, de contrôler l’ouverture d’écoles par des charlatans et de surveiller le niveau, parfois accablant, des écoles hors contrat. C’est pourtant le minimum syndical en République. Surtout quand des écoles privées diffusent le Cri silencieux, ce film de propagande anti-avortement, ou distribuent des manuels comparant l’IVG à un crime.

La Manif pour tous préfère qu’on enseigne la haine des femmes disposant de leur corps plutôt que l’égalité des genres… Plus diaboliquement appelée «théorie du genre». Simplement parce qu’elle permet de comprendre que les comportements dits masculins et féminins ne sont pas si naturels mais construits, comme les clichés sexistes, et qu’ils peuvent donc se déconstruire. Dans une époque où le machisme tue et viole, où des femmes cachent leurs cheveux pour se soumettre à la pudeur qui sied à leur genre, cela ne paraît pas si déraisonnable.

La Manif pour tous préfère visiblement qu’on laisse les garçons traiter de sales putes les filles trop libres et de sales pédés, les garçons trop féminins. Sinon, tout fout le camp. Les garçons vont cesser de se marier, vivront entre eux, certains – qui sait ? – violeront des petits enfants et tous se mettront à porter des jupes… Comme au Vatican ?

«Avoir des tendances homosexuelles ou changer de sexe est une chose», précise le bon pape François. Incontestablement plus tolérant que ses prédécesseurs, il reste toutefois convaincu qu’enseigner la «théorie du genre» transforme les hétérosexuels en homosexuels… et s’élève contre cette «colonisation idéologique». On connaissait la défense de la laïcité assimilée à une colonisation culturelle, voilà donc qu’enseigner le respect des femmes, des homosexuels et des transsexuels devient une invasion.

Le plus fou n’est pas qu’un pape s’égare. Après tout, il est pape et humain. Le plus troublant, ce sont les réactions d’une certaine droite, visiblement toujours cléricale malgré l’appellation «Les Républicains». Il faut voir la pluie de tweets incendiaires – de Nicolas Sarkozy à Laurent Wauquiez en passant par François Fillon et Jean-François Copé – qui s’est abattue sur Najat Vallaud-Belkacem, ministre de la République, pour avoir «osé» répondre au pape à la suite de sa charge contre l’école laïque ! On a frôlé le procès en sorcellerie.

Au bon vieux temps de la IIIe République, la lutte contre les superstitions et les préjugés à l’école laïque faisait déjà hurler l’Eglise et la droite cléricale. Mais, au moins, le clivage était clair. Il passait entre républicains et cléricaux. Aujourd’hui, nous voilà étouffés entre deux laïcités à géométrie variable. Celle d’une gauche qui se dit laïque uniquement face à l’Eglise, et celle d’une droite qui ne revendique la laïcité que face à l’islam. La République, qui se montre laïque envers tous, reconnaîtra les siens.

La Manif de trop
Caroline Fourest
14 octobre 2016

 

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