Le climat est trop lourd pour endurer la même hystérie que lors de la dernière campagne présidentielle. A l’époque, la guerre venait à peine de commencer avec les attentats de Toulouse et Montauban. Cinq ans plus tard, elle est déclarée. Nous nageons entre les morts et respirons à peine entre deux attentats. La France est en colère et se prépare au pire pour cette élection. Les Etats-Unis se moquent, mais, contrairement à eux, nous n’avons pas désigné Donald Trump comme candidat, ni connu les attaques meurtrières subies par des musulmans après le 11 septembre 2001. Chez nous, la revanche s’est jouée à la plage, par une chasse estivale au burkini…

Mais, c’est à peine la rentrée, l’unité nationale est brisée, les insultes fleurissent, et la campagne promet. En période électorale, le peuple passe commande et les politiques fabriquent en fonction du marché. Par temps de guerre, la demande est à la vengeance. Cette année sera-t-elle celle où notre pays perdra la raison ? C’est ce que veut Daech. Le califat enchaîne les défaites en Irak et en Syrie. Pour masquer sa déroute, il multiplie les attaques extérieures. Déstabiliser l’Europe est sa priorité. Taper fort à la veille de l’élection française serait le plus sûr moyen de nous faire enrager, de nous rendre fous.

Certains perdent déjà la tête. Le «concours Lépine des solutions les plus stupides et les plus imbéciles censées lutter contre le terrorisme» (dixit François Fillon) est bien lancé. On propose d’enfermer préventivement tous les fichés S dans un Guantanamo à la française. Quelle bonne idée ! La République offrirait ainsi gratuitement un joli camp d’entraînement permettant de fabriquer 10 000 nouveaux fanatiques opérationnels sur son sol. On attend avec impatience l’étape d’après… Faire du Trump ? Promettre de construire un mur contre les réfugiés fuyant Daech ? Interdire aux musulmans étrangers de visiter la France, sauf bien sûr s’ils sont qataris ? Traiter de lâche ou de munichois toute personne osant invoquer la Constitution, la démocratie ou vaguement la raison ?

A force de confondre vengeance et résistance, la France risque de trahir ses valeurs. Ses enfants n’y croiront plus, et Daech tiendra son trophée. Cette guerre est trop sérieuse pour la laisser à des aventuriers. Nous avons besoin d’hommes ou de femmes d’Etat, pas de marchands de sable.

Pour que cette campagne prenne un peu de hauteur, il faut espérer que la droite républicaine l’emporte sur la droite démagogique à la primaire. Cette «droite sans limites» est facile à reconnaître. Elle n’a ni complexes, ni surmoi. Aucun respect pour l’histoire de la République, qu’elle connaît peu, ni pour la Constitution, qu’elle méprise comme un vulgaire bout de papier. Elle ose tout, en même temps. Elle peut tout à la fois promettre d’abattre la loi de 1905 pour construire des mosquées, importer une droite religieuse à l’américaine, soutenir La Manif pour tous et les familles intégristes voulant retirer leurs enfants de l’école laïque à cause des ABCD sur l’égalité des genres (pourtant le meilleur moyen de freiner la mode du burkini) et vous dire, les yeux dans les yeux, qu’elle défend les droits des femmes et le modèle français de laïcité…

Droite dans ses bottes, elle aimerait faire croire aux Français qu’elle luttera contre le terrorisme en envoyant les gendarmes de Saint-Tropez verbaliser des burkinis. Elle oublie de préciser qu’elle a démantelé les réseaux des Renseignements généraux, saigné les effectifs de la police nationale et massacré l’école laïque. Tout ce qui nous manque aujourd’hui pour résister. Si ce n’était pas si grave, on en pleurerait.

L’irresponsabilité en politique ne vient pas seulement de la démagogie ou de la surenchère. Par temps de guerre, il est encore plus grave de manquer de lucidité. Seule une gauche crédible sur le terrorisme et la politique étrangère sera audible dans cette campagne. Comment prendre au sérieux la primaire de la gauche si elle tourne au concours de grands naïfs, persuadés que l’élection se jouera sur la loi Travail, avec toutes les nuances de la gauche à dormir debout, assise voire couchée ? Sans même parler de la gauche pour qui la France n’est pas en guerre, mais qui clame qu’elle l’a bien cherché quand même… En plus d’être indigne, cette gauche-là ne sert qu’à pousser les Français dans les bras de la droite folle et de l’extrême droite.

Non, vraiment, il n’y a pas de place dans cette élection pour une droite sans limites et une gauche à dormir debout. La guerre, c’est trop sérieux pour subir la politique mesquine que nous endurons si souvent en temps de paix.

La guerre, « c’est du sérieux »…
Par Caroline Fourest
9 septembre 2016

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La guerre, c’est du sérieux…